Autoportrait (Après Edouard Levé)

Mar-29-2019 17-16-28

Je suis née un mardi à 09h15. Depuis je fais ce que je peux. Je préfère le début des histoires d’amour, des livres, des films, des voyages. Je ne tue pas les moustiques parce que je trouve la sentence disproportionnée. Je suis myope et un peu astigmate. Je crois que la vie se niche dans les détails. Les documentaires sur les nazis m’endorment, j’en consomme des quantités pléthoriques. J’aime lire à voix haute, surtout ce que j’écris moi. Un homme que j’ai aimé m’a dit un jour : « Il faut prendre des gens ce qu’ils ont à t’offrir, rien de plus, rien de moins ». C’était un gros con mais c’est le meilleur conseil qu’on m’a donné. Je répugne à utiliser le mot Ex. Je ne sais pas comment désigner les gens qui ne sont ni des collègues, ni des amis, je dis généralement « je connais quelqu’un qui… » ce qui finit par embrouiller tout le monde quand j’évoque différentes personnes ou bien plusieurs fois la même personne. J’ai déjà mangé des sauterelles, un scorpion, une araignée, des vers de farine. Pour rien au monde je ne mangerais de banane. Je suis incapable de toucher les aliments que je ne consomme pas. Je connais le sens du mot Palimpseste. Je l’utilise à tort et à travers avec les gens qui m’agacent. Je voudrais vivre dans un film d’Arnaud Desplechin. Je suis allée dans dix-huit pays : Belgique, Canada, Costa Rica, Croatie, Cuba, Etats-Unis, Espagne, France, Grèce, Île Maurice, Indonésie, Italie, Monaco, République Tchèque, Royaume-Uni, Suisse, Thaïlande, Vatican. J’ai voulu visiter Prague pour Franz Kafka, j’en ai ramené un Gollem. Je n’ai d’autre ambition que donner un sens à ma vie. Je suis tiraillée entre ma sensibilité de gauche et mes aspirations de droite. Je porte des vêtements en taille 34-36, mais j’ai plutôt l’allure d’un 38-40. Je n’ai ni frère ni sœur et peu d’ami-e-s. J’ai hésité avant d’utiliser l’écriture inclusive dans la dernière phrase. J’ai horreur de parler au téléphone avec des gens qui ne me sont pas intimes, avec les autre ça va. J’ai entretenu de nombreuses amitiés masculines qui ont pris fin brutalement avec l’apparition d’une autre femme. Plus jeune je voulais changer de prénom mais je n’ai rien trouvé de satisfaisant. La première fois que je suis tombé amoureuse c’était dans un rêve. J’ai déjà raté des trains, des avions, des occasions de me taire. Je suis timide mais je me soigne. Je vais au cinéma deux fois par semaine depuis deux ans. Avant j’y allais une fois par an. Un ami m’a dit un jour : « De toutes façons tu n’aimes pas les films de pauvres« , il a raison et ça fait de moi un abominable individu. Adulte, j’ai pesé entre 55 et 68 kilos. Je me trouve trop grosse quel que soit mon poids. J’aurais aimé être juive. J’ai cru en Dieu durant neuf mois l’année de mes douze ans. Je considère l’agnosticisme comme le rapport le plus logique à la spiritualité. Je suis athée depuis que j’ai douze ans. Je me souviens qu’au collège quelqu’un avait écrit « LE PEN A RAISON » au blanco sur une table, j’ai rajouté « IS » à la fin de « LE PEN », j’étais très fière de moi. J’ai déjà dit je t’aime sans l’éprouver, pour faire plaisir et essayer de m’en persuader. Je n’ai pas dit que je les aimais à des hommes qui ne m’en ont pas laissé le temps. Je confonds ma gauche et ma droite. J’avais un ami dont le père était en prison «pour un motif épouvantable» qui vivait en colocation avec un type qui tous les jeudis soirs se rendait sur une aire d’autoroute pour sucer des routiers. Je raconte souvent cette anecdote au premier rendez-vous, je ne sais pas pourquoi. Il y a des choses que je me retiens d’écrire parce que ma mère me lit. J’ai passé mon permis de conduire deux fois. Je l’ai raté deux fois. Je raconte ma vie sur internet, pas parce que je la trouve plus digne d’intérêt qu’une autre, mais parce que je suis incapable d’écrire de la fiction et qu’elle me sert à bricoler de la littérature de bouts de ficelle. J’exerce un emploi sans intérêt mais peu contraignant. Je connais quelqu’un qui a préféré la prostitution au salariat. La pierre m’indiffère. J’ai obtenu la note de 07/20 à l’épreuve d’EPS du baccalauréat. C’est un genre de performance : à ma connaissance personne n’a jamais eu de note en-dessous de la moyenne. Je bois sans modération. La littérature est ce qui m’importe le plus. J’ai habité dans une maison et quatre appartements. J’ai vécu dans un village de 387 habitants, une ville de 515 695 habitants, et une ville de 342 637 habitants. Je trouve le Southern Comfort Lemonade délicieux mais n’en commande jamais parce que je suis incapable de le prononcer. Pour la même raison je ne parle jamais de Jeffrey Eugenides. J’aime à me décrire comme une intellectuelle. Je n’ose plus me prétendre artiste. Je ne danse jamais. En 1999 j’ai perdu un pari de 100 000 francs avec Patrice M., que je n’ai jamais honoré. Depuis j’ai méthodiquement perdu tous mes paris. J’ai peur de la vitesse, du vide, des monstres tapis dans l’obscurité, de la fin du monde, de décevoir mes parents, de la mort, de tomber enceinte par inadvertance, des maladies incurables qu’on se découvre sur les forum Doctissimo, du regard des autres, surtout du regard des autres. Je ne souris pas beaucoup sur les photos. A 14 ans j’ai fait un dessin formidable dont j’ai découvert plus tard qu’il s’agissait d’un tableau de René Magritte. J’ai appris ensuite que j’avais été sujette à de la cryptomnésie. J’avais un ami qui collectionnait les bouteilles Evian et étirait interminablement les R. Je ne sais pas si ça a un rapport. Je trouve généralement la réplique parfaite plusieurs heures après la fin de la conversation. A 16 ans j’ai participé au blocus de mon lycée. A 17 je suis tombée amoureuse d’un quadragénaire. A 18 j’ai découvert la solitude. J’ai l’impression qu’être gauchère me rendrait moins banale. J’ai voté pour la première fois à 21 ans, je ne sais plus pour qui. Je ne porte jamais de parfum. Je cuisine très peu et très mal. Je me souviens du nom de tous mes petits amis sauf un, dans l’ordre d’apparition : Alexandre, Simon, Alain, Victor, Jeremy, l’autre Alexandre, Kevin, Ugo sans H, Hadrien avec un H, Bruno, l’autre Jeremy, Lionel, Lilian, le type dont j’ai oublié le prénom nom, Jean-Christophe, Antony qui a perdu son H, Grégory. Six m’ont éconduite, j’en ai quitté huit, trois séparations se sont faites d’un commun accord. L’un d’eux est platiste. Quand je suis triste j’écoute du rap très fort pour m’abrutir. Ecrire après 20h00 m’empêche de dormir. J’ai une excellente idée de roman depuis dix ans. Je ne l’écrirai jamais. J’espère un jour rencontrer quelqu’un qui trouvera l’idée très bonne et le publiera à ma place. Quand je suis seule je déjeune aux alentours de 09h00 et dîne avant 17h30. En compagnie je m’adapte. J’aimerais me marier un jour. J’essaie sporadiquement d’écrire depuis qu’un homme dont j’adorais lire les courriels m’a dit que j’avais du talent. Je ne sais pas si j’ai vraiment du talent. Je pense qu’aux yeux des gens qui ne sont impliqués dans aucun processus artistique, ceux qui créent sont forcément talentueux. Je connais mieux les états américains que les départements français. Serge Gainsbourg et Jacques Sternberg m’ont fait aimer les mots. Françoise Sagan m’a plusieurs fois donné envie de les abandonner, car après elle à quoi bon. Le talent des autres me paralyse. Je n’ai jamais voulu mourir. Un jour j’ai rencontré un homme dans une cabine téléphonique. Nous nous sommes vu une fois par mois pendant deux ans. Il n’a jamais essayé de me séduire. Ou bien je ne m’en suis pas rendue compte. J’aime qu’on m’appelle par mon patronyme. De tous mes surnoms je préfère Célinou. Mon code pin est 0000, comme à peu près tout le monde. J’aimerais être moins grave. Je pense que vivre une seule grande histoire d’amour n’est pas plus glorieux que d’en vivre plusieurs qui finissent mal. Je culpabilise quand j’achète un produit Michel & Augustin parce qu’ils financent la Manif pour tous, quand je me rase les jambes de céder aux injonctions patriarcales, quand je vais voir un film de Roman Polanski au cinéma pour des raisons évidentes, quand j’imprime un document inutilement, de ne pas aimer les films de pauvres, quand je prends l’avion à cause de mon empreinte carbone, quand je mange de la viande, quand je passe une commande sur Amazon parce qu’ils traitent mal leurs employés, de façon générale à chaque fois que j’achète ou jette quelque chose à cause de mon angoisse écologique. J’aimerais dire « les livres m’ont sauvée » mais c’est faux. En revanche je peux dire : Internet a changé ma vie. Je me suis toujours sentie à ma place avec des gens plus âgés. Ma meilleure amie est unijambiste. Un jour j’ai posé sa prothèse au vestiaire du musée des Beaux-Arts de Lyon. Je n’ai jamais reçu de dick pic, sollicitée ou non. J’ai longtemps été tiraillée entre ma mère qui me trouvait superbe et mes camarades qui me disaient moche. Je sais aujourd’hui que je suis plutôt jolie. Je trouve déplaisante l’idée que les hommes s’intéressent à moi à cause de mon apparence physique, alors que la leur n’a jamais eu d’incidence sur mes choix amoureux. Les hommes qui m’attirent sont généralement laids. Je ne me lasse pas qu’on me trouve belle. Je raffole du pain, en particulier celui de Paul. Quand j’étais étudiante j’ai revendu la moitié de ce que je possédais pour m’offrir une robe Sonia Rykiel que je porte tout au plus une fois par an. La théorie de la relativité me donne la nausée. Ma plus longue relation a duré 8 ans 5 mois et 29 jours, la plus courte 13 heures. Je ne pourrais pas coucher avec un homme qui cite Oscar Wilde. Je n’ai pas vu Avatar. Walk on the wild side est la seule chanson dont je connais les paroles par cœur. J’appelle rarement les gens par leur diminutif, même en cas de prénom composé ou difficile à prononcer. Le frère d’une amie est sorti quelque temps avec un prêtre rencontré à la piscine. Les histoires des autres sont généralement plus intéressantes que les miennes. Manifestement j’abuse du mot « Manifestement« . Les belles femmes m’obsèdent. Pourtant je ne voudrais ni leur ressembler ni leur faire l’amour. Je dors indifféremment à gauche et à droite du lit, rarement au milieu. Si ma meilleure amie m’appelait au milieu de la nuit pour me demander une pelle, des sacs poubelles et ne surtout pas poser de question, je ne l’aiderais pas. Rien ne me plait tant qu’un torse velu. Les seuls livres que j’ai lu deux fois ont été écrits par Stephen King. Quand Alain B. m’a quittée à la fin de la quatrième je me suis promis de ne plus jamais monter sur une moto. Je me suis parjurée treize ans plus tard en Thaïlande. De prime abord j’ai l’air hautain à cause de ma grande timidité. J’espère être drôle. J’ai possédé six poissons rouges. Quand le premier est mort j’ai pleuré deux jours entiers, quand le dernier est mort j’étais soulagée. Je suis attirée par les hommes plus âgés. Je juge sévèrement les hommes qui sont attirés par les femmes plus jeunes. J’ai conscience de l’absurdité de mon raisonnement. J’ai perdu un emploi parce que je n’avais pas la Sephorattitude. J’ignore toujours en quoi cela consiste, je sais simplement que je ne l’ai pas. Je me demande souvent si l’adolescente que j’étais serait déçue de découvrir une adulte aussi quelconque. Je pense que oui. Je n’emprunte jamais mes livres, ils sont mes trophées. Je ne sais pas distinguer un grand cru d’une piquette. Le vin rouge me rend très bête. Je suis contente de savoir que Gérard Manset n’a jamais donné de concert. Je me suis laissée choisir par mon entourage. J’adore pleurer, vomir, transpirer : globalement tout ce qui me permet de m’alléger. J’éprouve un plaisir quasi érotique à entendre des polonais s’exprimer en français. Je suis rarement satisfaite de mes productions littéraires. Celle-ci comme les autres. Si un jour je meurs je souhaite que mon épitaphe soit l’excipit d’Un jour ouvrable, le fabuleux roman de Jacques Sternberg :

—  Et que faisiez-vous dans la vie ?

— Je faisais mon temps.

Garçonne

garçonne

Un soir il y a un peu plus de sept ans j’ai vu Rosemary’s Baby pour la première fois. La culpabilité d’aimer autant les films de Roman Polanski a, cette fois là , été éclipsée par quelque chose de plus fort encore : La beauté enfantine de Mia Farrow. 

J’étais subjuguée, alors j’ai avancé de quelques mois mon rendez-vous annuel chez le coiffeur. Au sempiternel « Juste les pointes ? » j’ai répondu « Coupez court ! ». C’était radical. C’était effrayant. C’était aussi difficilement réversible. Il m’a demandé si j’étais bien sûre de moi et j’ai menti. J’avais l’air désinvolte mais je n’en menais pas large.

C’est comme ça que je suis devenue une fille aux cheveux courts pour la première fois. Malgré mon secret espoir, je n’ai jamais eu l’allure d’une actrice des sixties, mais cela m’a procuré bien plus : une identité visuelle forte. J’avais de la chance, ça m’allait bien. Vraiment bien. Le choc passé, il n’est resté que la sensation d’avoir enfin trouvé. Et pour beaucoup, cette coupe de cheveux me définissait. Quand on me questionnait à ce propos, j’avais coutume d’évoquer plutôt Jean Seberg que Mia Farrow, une autre actrice aux cheveux courts qui n’avait pourtant joué aucun rôle dans cette histoire, mais que je trouve bouleversante et qui a eu la brillante idée d’épouser une des mes idoles littéraires. 

j’ai vécu comme ça deux ou trois ans. Je parlerais peut-être en décennies, sans les rêves. Un par mois au début, puis par semaine. La nuit je glissais mes doigts dans ma soyeuse chevelure, je la brossais la lavais la tressais. La nuit j’avais les cheveux longs et le matin ils avaient disparu. Mon subconscient me harcelait, j’ai abdiqué à regret. Parce que j’avais l’impression de renoncer à une part de moi, et que je savais que la repousse serait longue et pénible. Et elle l’a été. Bien pire que ce que présageais. Je n’ai jamais été vraiment bien coiffée, mais les deux années qui ont suivi cette décision ont été remarquables. Je n’ai pas flanché, et le jour où je suis parvenue à une minuscule queue de cheval, j’ai su que le pire était derrière moi. Depuis quatre ans tous les matins je me passe un coup de peigne, mais n’en tire jamais autant de satisfaction que je le faisais dans mes songes.

Qui justement,ont repris le mois dernier. Des rêves qui m’ordonnaient de couper court, à nouveau. J’en ai parlé autour de moi. Mes amies m’ont incitée à sauter le pas, les hommes averti que je deviendrai imbaisable. Seulement, moi, ça ne m’effrayait pas. Ce visage là, dépouillé de ses mèches en vrac et de ma frange en bataille, je le connais déjà et je sais qu’il me convient. Il a un peu vieilli depuis la dernière fois, mais pas suffisamment pour m’être vraiment inconnu. Alors, j’ai pris rendez-vous.

Il me semble par moment que je n’ai jamais cessé d’être une fille aux cheveux courts. Que je suis revenue à mon état naturel. Il n’en va pas de même pour tout le monde. Depuis trois semaines que je croise des gens avec ma nouvelle apparence, j’assiste à toutes sortes de réactions. Je suis souvent surprise par l’enthousiasme que suscite mon audace, et le jeu des ressemblances n’est pas pour me déplaire. Mais les compliment ne sont hélas qu’un fragment des opinions non-sollicitées dont on m’abreuve à longueurs de journée. Il y a les grimaces de dégoût et les critiques acerbes des gens dont par ailleurs je me fous, mais qui font partie de mon quotidien. On m’a appelée jeune homme, on a masculinisé mon prénom, on a questionné mon orientation sexuelle, et surtout on m’a demandé Pourquoi ? Pourquoi Diable as-tu fais une telle chose ?

Ce qui m’intrigue, c’est que je n’ai subi ce genre de désagrément pour aucune autre de mes fantaisies capillaires. Je n’ai jamais eu à justifier de ma frange ou de mon carré plongeant, pas plus qu’on ne m’a demandé d’argumenter lorsque le matin je suis apparue blonde, brune ou rousse. Les gens s’en fichaient et ça me semblait bien normal. Aloes j’ai repensé à ce que Chris(tine and the Queens) évoquait il y a quelques semaines dans La Poudre, que les médias français l’avaient davantage interrogée sur ses cheveux courts que sur sa musique pendant la promotion de son album. Que le sujet passionnait les foules.

Il y a quelque chose à creuser, là-dedans. Ce n’est pas une simple histoire de pilosité. ça titille l’image que l’on se fait de la féminité. 

Aller chez le coiffeur n’est pas un acte politique. Je n’ai pas renoncé à mes 30 centimètres de cheveux secs pour questionner ma féminité. Au contraire, même, je compense. Je ne sors plus sans maquillage, rechigne à porter des baskets, et je sais que si j’enfile un perfecto j’aurai l’air lesbienne. Je connais déjà tout ça. Ce qui est amusant c’est que j’ai l’impression de faire partie d’un club fermé, de celles qui ont osé braver l’injonction. Un club plutôt sympa qui me permet de cotoyer Jean Seberg, Chris, Meghan Rapinoe, et ma prof de philo de terminale. 

Alors voilà. Depuis trois semaines je suis une fille aux cheveux courts. J’aime le visage que je croise le matin dans ma salle de bain, et en plus c’est un excellent radar à connards.

Les garçons de passage : Idylles estivales

Précédemment dans Les garçons de passage : Un homme, un vrai

Jul-28-2019 14-29-19

J’ai rencontré Hadrien en Guadeloupe, lors d’un séjour au cours duquel j’avais été exécrable avec mes parents sans autre motif qu’une colère adolescente, sourde, incontrôlable, qui me consumait corps et âme, et frappait mon entourage au petit bonheur la chance.

Il m’a abordée un soir que je dessinais dans le hall de l’hôtel, m’a proposé de le rejoindre sur la plage à 21h00. Prise au dépourvue j’ai accepté. Il a ajouté : Je m’appelle Hadrien, comme l’empereur. Mais je n’ai compris la référence que le lendemain en voyant sa gourmette.

Hadrien était très beau. C’est ce que j’ai pensé en l’apercevant pour la première fois au-dessus de mon carnet à croquis, qu’il était étonnant qu’un si joli garçon s’intéresse à moi. 

Lors de notre rencontre, Hadrien arrivait au terme d’un voyage d’une dizaine de jours offert par sa famille pour son vingtième anniversaire. Son cousin, d’un an son aîné, l’avait accompagné et les garçons n’avaient eu de cesse depuis mon arrivée de m’adresser des signes de la main et des sourires auxquels je n’avais jamais répondu. Il avait longtemps hésité avant de m’aborder, me pensant hostile. Je ne portais mes lunettes qu’en cas d’extrême nécessité, et ignorais donc jusqu’à leur existence. Sans ce contretemps, il aurait été l’homme d’une semaine entière et non de quelques jours.

Hadrien s’entraînait pour devenir pompier de Marseille, avait longtemps été enfant de choeur, portait des chemises blanches impeccablement repassées, ce qui pour la lycéenne que j’étais représentait une élégance quelque peu anachronique.

Le soir sur la plage il m’a raconté Top Gun par le menu, parce que c’était son film préféré et que je ne l’avais pas vu. C’est la sérénade la plus barbante qu’un homme m’ait chantée. Je n’ai jamais regardé Top Gun.

Dans la conversation j’ai glissé l’existence d’un autre garçon, avec qui j’avais entamé une relation peu avant mon départ, et qui m’attendait en France. Il m’a tout de même donné rendez-vous le lendemain matin. J’ai accepté parce que bien que rasoir, sa compagnie me permettait de fuir la cellule familiale,

Notre premier baiser c’’était dans la mer, sous la pluie, comme dans un film à la con. C’était soudain, j’ai ressenti l’irrépressible besoin d’enrouler mes jambes autour de sa taille, de me coller à lui et fourrer ma langue dans sa bouche. Je voulais me fondre en lui. C’est la première fois que j’ai ressenti du désir pour un homme. Pas une envie abstraite, mais un besoin précis et orienté, extinguible. Je ne me rappelle pas grand chose de ces vacances parce que j’étais trop occupée à faire la gueule, mais très nettement de la chaleur qui rendait tout érotique et qui, j’en suis sûre, m’a poussée dans ses bras. On a fait ça un moment, se galocher dans l’eau, et on a rejoint la rive main dans la main parce que nous ne redoutions aucun cliché. 

Nous sommes rentrés à l’hôtel, lui, moi, son cousin, et une fille un peu plus âgée qui portait des cheveux très longs, dont je ne sais plus qui elle était ni pourquoi elle était avec nous. Nous avons triché au Monopoly, Hadrien et moi, parce que c’est ce que tout le monde faisait. Il m’effleurait le genou pour me donner ses indications. Cette complicité aussi était nouvelle pour moi.

Un soir, je ne sais pas si c’est celui-là, on était allongé sur son lit et il a dit : Tu as 16 ans, quelqu’un qui t’attend, on ne se reverra jamais. On ferait mieux d’aller prendre l’air.

J’ai beaucoup pleuré le lendemain parce que je culpabilisais affreusement de trahir ainsi le lycéen que j’avais courtisé toute l’année. J’étais sur un catamaran avec mes parents que je voyais pour la première fois en quarante-huit heures. Ma mère m’a prise à part, pour une fois elle savait pourquoi j’allais mal, ça devait lui faire plaisir, un problème qu’elle pouvait résoudre. Elle m’a demandé si mon adultère avait été consommé ? Non. Si je pensais quitter mon légitime ? Pas du tout. Le lui dire ? Surtout pas ! Elle m’a dit : ça n’est rien, tu ne devrais pas pleurer pour si peu. J’étais choquée par son immoralité mais je me sentais un peu mieux, et aujourd’hui en effet je me rends compte que cette histoire n’a gâché la vie de personne.

A la fin on ne se supportait plus du tout, mais nous sommes restés ensemble parce qu’il aurait été absurde de s’imposer une rupture, alors que la vie allait se charger de nous séparer. Notre histoire a duré trois, peut-être quatre jours, nous avons attendu son bus ensemble au bord de la route, il était évident que ni lui ni moi ne voulions plus de la compagnie de l’autre mais je tenais à vivre cette romance jusqu’au bout. Quand la navette est apparu il a pressé ses lèvres sur les miennes et il est parti, comme si nous avions fait ce geste des milliers de fois, comme si ça n’était pas la dernière.

L’été précédent Hadrien il y a eu Dani, en Croatie. La première fois que je l’ai vu c’était dans le restaurant de l’hôtel, il portait un tee-shirt jaune et n’était sans doute pas beau, mais il ressemblait vaguement à Seth Green alors ça m’a chamboulée. Dani était hongrois, nous parlions en anglais, lui très bien moi de façon épouvantable. On a joué au billard et aux fléchettes, j’ai perdu, à un moment il m’a demandé How old are you, j’ai répondu fifteen ; lui twenty one. Ces six années qui séparent nos naissances respectives, et qui me semblent aujourd’hui le strict minimum, nous ont alors paru infranchissables. Ce soir là on a dansé sur Chihuhua, qui était probablement le tube de l’été et avant de le quitter je lui ai remis un morceau de papier sur lequel j’avais griffonné mon adresse, alors il a noté la sienne sur une serviette, sans doute par politesse. Je lui ai envoyé une lettre quelques semaines plus tard, restée sans réponse. Dani figure sur l’arrière plan d’une des photos de vacances de mes parents, prise dans la piscine de l’hôtel.

Cette année, pour la première fois depuis l’adolescence, j’ai vécu une idylle estivale. Elle a débuté à Barcelone et s’est terminée en eau de boudin. Mon tort aura été de prolonger une histoire hors du contexte des vacances, qui seul la rendait acceptable. Alors j’ai repensé aux précédentes, et ça m’a rappelé combien les amourettes de vacances, malgré leur vocation légère, peuvent être marquantes. Le rapport durée/souvenir est totalement disproportionné, peut-être parce que leur inévitable date de péremption nous oblige à condenser une romance qui en d’autres circonstances aurait pu être pérenne. A moins que l’été confère simplement aux choses une plus grande intensité dramatique.

Ensemble après tout

Jun-27-2019 22-24-18

Il y a chez moi un tas d’objets qui ne m’appartiennent pas. Quand j’en vois un — il me faut parfois du temps pour les repérer, tant mon regard s’y est habitué — je le ramasse et le dépose dans un carton. La boîte à merdes d’A, c’est comme ça que je l’appelle. 

A et moi, nous avons vécu ensemble huit années durant, divisées comme suit : 7 ans et demi de concubinage, et 4 mois de colocation. Dans cet ordre. 

Nous nous sommes séparés sans violence ni haine, sans être capable de comprendre vraiment pourquoi. C’était un soir d’hiver, nous étions arrivés au bout, à bout, de nous. C’est arrivé en février mais je le savais depuis deux mois, que c’était terminé. Que nous n’y arriverions pas. Deux mois c’est le temps qu’il nous a fallu pour le formuler. Durant cet abominable intervalle j’ai rempli plusieurs carnets, et des pages et des pages de traitement de texte, de monologues illisibles que je garde pour moi. J’ai beaucoup écrit à propos de nous, parce que les chagrins d’amour sont romanesques, et pour tenter de comprendre. à quel moment le mécanisme s’est enclenché, qui a eu raison de nous ? Jamais je n’ai été aussi féconde (de mots) que je rechigne pourtant à partager. Parce que cette histoire n’est pas la mienne, c’est la nôtre ; et la raconter c’est le livrer en pâture. Faire des phrases, c’est nécessairement travestir la vérité. Mais je ne pouvais raisonnablement m’adonner à de la rétention de texte, alors il y a quelques semaines j’ai publié ici même un premier billet sur le sujet, sans en avertir personne. Il se trouve quelques centimètres en-dessous. 

Je n’avais pas soupçonné, en mettant un terme à notre histoire d’amour, que nous devrions en sus de notre propre souffrance — celle que nous infligions l’un à l’autre et à nous-même-—, endurer celle des autres. Je n’avais pas envisagé le jugement d’autrui dans un drame qui se joue en huis-clos. Ni la déception, tantôt mal dissimulée, tantôt ostentatoire, de nous voir fiche en l’air des années devenues, de fait, stériles. Je n’ai pas songé un seul instant, en me séparant du grand amour de ma vie, que l’on me rappellerait mon âge avec inquiétude. Ma date de péremption. Je n’avais pas besoin de ça, non merci. Je me suis suffisamment reproché de le laisser partir sans rien ; sans enfant surtout. J’ai beaucoup culpabilisé de n’avoir pas tenu cette promesse tacite, contractée des années auparavant. C’est A qui m’a retiré ce fardeau. Il m’a dit : ça n’est pas grave. Peut-être que nous ne le voulions pas vraiment. A a vraiment été super de bout en bout.

Je vis seule depuis un mois, mais n’en ai pris la mesure que ce matin. J’étais ailleurs quand il a fait ses bagages, à Lyon ou à Paris je ne sais plus , et à mon retour ce sont mes parents qui ont pris sa place dans la chambre d’amis. Nous nous sommes épargné une scène d’adieu qui aurait nécessairement été décevante, par manque de déchirement. 

Nous avons fait le choix de continuer de vivre sous le même toit encore quelques temps après notre séparation. Nous aurions pu faire autrement, ce n’était pas un impératif pratique ; plutôt une mesure d’ordre émotionnel. Une transition sentimentale. Nous avons fait le choix d’aller encore ensemble au cinéma, de dîner en ville de temps en temps, de se donner des nouvelles et de se rendre des services, il a continué de me nourrir et moi de trier son courrier. Nous avons choisi de vivre côte à côte notre convalescence amoureuse. De continuer de nous aimer après tout, malgré tous. On m’a dit ça n’est pas sain, ce n’est pas comme ça que vous referez votre vie, et  je n’ai pas compris l’urgence de le remplacer, alors que je sortais exsangue de 10 années de couple. On m’a dit aussi : Tu ne peux pas vivre avec ton ex. Je refuse absolument d’utiliser ce terme à propos d’A, il est tellement plus que ça, alors ça m’a scandalisé, évidemment. On nous a demandé, pourquoi vous séparer si vous vous entendez si bien. On s’est inquiété de voir se cristalliser une relation aux contours indistincts. On m’a dit : je ne comprends pas. Et aussi : Vous allez vous remettre ensemble de toutes façons (il est possible que j’aie fait un pari à ce propos mais j’en fais tellement que je ne me souviens pas bien). On m’a demandé, souvent et sans ambages, si nous couchions encore ensemble. Comme si ma vie sexuelle était maintenant une affaire publique, moi qui jamais n’en dévoile rien. On nous a jugé à l’emporte-pièce, on a été intrusif, on s’est montré blessant en voulant parfois bien faire, alors on a pris l’habitude de répondre poliment et sans affect à la très sainte Inquisition du Cul. Je n’ai pas compris qu’on ne s’enthousiasme pas davantage de ce que nous étions en train d’accomplir. Mais je ne reproche rien à personne, je n’avais qu’à pleurer.

Est-ce que c’était bizarre ? Ce qui est bizarre c’est précisément que ça ne l’a jamais été. Quelques jours après la rupture, nous regardions un programme idiot à la télévision et A m’a dit : Tu ne trouves pas étrange qu’on soit encore là, moi sur le canapé et toi sur le fauteuil suspendu, et on fait ce qu’on faisait tous les soirs et on porte les même pyjamas ? Tu ne trouves pas bizarre que tout est pareil mais tout est différent ? Alors on a songé à racheter des pyjamas mais finalement ça n’a pas été nécessaire. Notre quotidien s’est modifié peu à peu. Nous nous sommes efforcé de mener des quotidiens distincts, tant et si bien que durant les dernières semaines de notre colocation nous devions nous donner rendez-vous en centre-ville pour nous voir. 

Durant des semaines chaque matin au réveil il m’a fallu quelques minutes pour me rappeler où j’en étais de ma vie. Et chaque matin je me suis félicitée de notre prouesse. J’étais, et je suis encore,  très fière de nous, d’avoir su réinventé, à notre échelle, l’échec amoureux.

Aujourd’hui donc, je suis seule chez moi pour la première fois. Je dis chez moi, il faut que je m’y habitue. Son nom est encore sur la boîte au lettre, et l’interphone, et la porte, et les factures, je crois le sentir dans toutes les effluves de cigarettes, et son reflet est encore en filigrane dans le miroir de la salle de bain. Et surtout il y a encore des traces de son passage un peu partout, des merdes qu’il a feint d’oublier. SACHE LE : JE NE SUIS PAS DUPE. A est arrivé il y a 8 ans avec un sac de sport à demi rempli qui contenait l’intégralité de son patrimoine matériel. Si je n’avais pas insisté pour qu’il embarque avec lui un peu d’électroménager, sans doute serait-il parti avec ce même sac un peu moins vide.

à nos proches qui tous m’ont demandé «Que s’est-il passé ?», j’ai invariablement donné la même réponse : rien, ou un million de chose, ce qui revient strictement au même. La vérité, c’est que je ne sais pas. Pas encore mais j’y travaille. Il faut bien que cette histoire ait un sens, et si ça n’est pas le cas lui en inventer un. Tout ce que je sais pour le moment, c’est que cette affaire nous a tous deux bouleversé bien au-delà du simple domaine de l’amour. J’entends ici bouleverser dans ces deux acceptions : L’immense tristesse et le changement profond. C’est un bon début.

Adieu les larmes

larme

Ce matin le ciel était lourd, j’ai pensé « Enterrement pluvieux, … »

Le grand-père d’A. est mort la semaine dernière. Notre couple l’a précédé de deux mois. Si nous connaissons avec certitude le mal qui l’a emporté, personne n’a pour le moment été capable de poser un diagnostique sur ce qui a eu raison de notre amour. Nous y avons beaucoup réfléchi, ensemble et séparément. Nous avons cherché l’origine du mal, tenté de comprendre le mécanisme en remontant les souvenirs, mais nous n’avons pas trouvé de réponse. J’ai noirci plusieurs carnets de pattes de mouches, et des dizaines de pages de traitement de texte de fautes de frappes, en vain. Certaines maladies sont incurables, c’est tout ce que je sais.

Quand A. m’a annoncé son décès, il m’a demandé dans la foulée si je voulais bien l’accompagner aux funérailles. J’ai accepté. Ma présence était une évidence ; la question, réthorique. Si nous ne formons plus un couple, nous n’en sommes pas moins liés par ces presque neuf années passées côte à côte, et la perspective de celles, plus nombreuses, à venir. Différemment, mais ensemble tout de même. Ensemble après tout. 

Pépé adorait les raviolis. Voilà ce que je dirais si je devais parler de lui. Cet homme a longtemps fait partie de ma famille, pourtant je m’aperçois aujourd’hui combien je le connais mal. La faute à la barrière de la langue, le fossé générationnel, et sans doute aussi un manque d’intérêt de ma part. Pour moi, Pépé sera toujours ce vieil homme au physique de grand-père de dessin animé, chemisette jaune et lunettes à double foyer, que je croisais de temps à autre lors des rares déjeuners doménicaux auxquels nous prenions part. Nos conversations se limitaient à des « ça va ? » et des « oui oui », il prenait toujours des nouvelles de mes parents, je ne sais pas s’il comprenait vraiment mes réponses. Il mangeait lentement, parlait peu. Il n’a jamais rien su de notre séparation. Il ne nous a pas donné le temps de l’informer, ça n’est pas plus mal. Lors des prochaines réunions de famille, nous seront deux à manquer à l’appel. Un duo de chaises vides dont l’une ne sera jamais plus occupée. 

Ce matin en me réveillant j’ai ressenti une légère angoisse qui n’a cessé de croître à mesure que je reprenais forme humaine.

J’ai enfilé un jean noir, délavé 

Ohlala, revoir ses parents !

Boutonné un chemisier noir à manches trois quarts 

et cette famille tentaculaire dont j’ignore qui sait quoi

Noué un ruban noir autour de ma queue de cheval

Devrais-je m’asseoir à ses côtés, où m’installer discrètement au fond de l’église ?

Glissé mon pied droit dans une ballerine noire, le gauche dans une richelieu noire également, opté pour les ballerines 

Ma présence paraîtra-t-elle malvenue ?

Attrapé un manteau noir

Je n’oserai jamais parler à ces gens qui ne sont plus les miens mais qui ne le savent peut-être pas

Et un sac léopard

Les imprimés animaliers sont beaucoup trop festifs mais je n’ai rien de plus discret.

Je pleure toujours aux enterrements. Je suis pourtant rarement attristée par la mort d’autrui. Pas tant par égoïsme que parce que la mort jusqu’à présent m’a épargnée, je n’ai jamais assisté qu’aux funérailles de vieillards et de presque inconnus, rien qui me touche véritablement. Pourtant, immanquablement, je sanglote sans discontinuer, parfois des heures durant. La tristesse est communicative, et les rites chrétiens ont ceci de solennel qu’ils me tirent les larmes. J’ai trouvé une parade contre mes ridicules accès de pathos. Je récite la suite de Fibonacci. Au début, rien de sorcier, 1 1 2 3 5 8… Puis ça demande un peu de réflexion, 13 21 34 55… Jusqu’à ce que toute mon énergie de littéraire soit mobilisée par le calcul mental, 89 144 233… Ce matin je n’ai pas pleuré. Même en voyant les visages graves de feu ma belle-famille, même en écoutant les hommages, mots d’amours et tremolos dans la voix ; rien. J’ai regardé le cercueil et j’ai pensé « Pépé est dans cette boîte en bois », mes yeux sont restés secs. J’en ai déduit que j’avais déjà trop pleuré cette année, que j’avais épuisé mes réserves de liquide lacrymal. 

Je suis sortie de l’église, j’ai cherché A. dans la foule mais c’est sa mère que j’ai aperçue, au milieu des visages vaguement familiers. Je l’ai regardée embrasser les cousins, les tantes, les gens dont je sais qu’ils sont de la famille sans pour autant connaître leur rang exact. Nos regards se sont croisés, j’ai craint un instant de lire du reproche dans ses yeux, de la désapprobation, de la déception ou que sais-je. Elle m’a embrassée. J’ai tenu un temps sa main dans la sienne, nous n’avons rien dit, il n’y avait rien à dire, et les larmes ont roulé sur ses joues. A cet instant j’ignore si elle pleurait pour son père ou pour son fils. Un peu des deux sans doute. J’ai senti les larmes monter, celles qui n’avaient pas voulu se pointer plus tôt. J’ai pressé sa main, nous sommes restées côte à côte. Je ne voulais pas voler la vedette, pas du tout. A. nous a rejoint. Il m’a demandé si je pouvais faire une lessive en rentrant. Les drames n’anéantissent pas la trivialité du quotidien. Il a fondu en larme en énumérant les vêtements dont il avait besoin : « Ma chemise (larmes), mon tee-shirt blanc (sanglot étouffé), quelques paires de chaussettes (à peine audible) ». J’ai acquiescé, j’ai serré son épaule, juste une seconde, et je suis partie, en pleurant. Je ne pouvais pas le prendre dans mes bras, réflexe logique qui n’aurait fait qu’aggraver la situation.

Je me suis éloignée et j’ai pensé : c’est certainement la dernière fois que nous sommes réunis, eux tous ; et moi. Cette fois c’est vraiment fini. Et j’ai pleuré de plus belle.

Je pensais que nous en avions terminé avec les larmes. Elles nous ont rattrapé par surprise.

Les garçons de passage : Un homme, un vrai

Mar-29-2019 17-17-38J’ai rencontré Prénom-Composé sur Myspace, autant dire dans un autre espace-temps. Quand je parle de lui, je précise toujours le Premier Prénom-Composé, parce qu’un an et deux jour après notre première entrevue, j’ai fait la connaissance de son homonyme, dont je suis également tombée amoureuse. Cet autre, j’ai par la suite pris l’habitude de l’appeler « mon ex » , comme s’il était le seul. Le seul qui mérite d’être cité comme tel.

La première fois que je l’ai vu, IRL, j’étais à Paris pour les fêtes de fin d’année avec mes parents, qui avaient accepté, dans un élan de confiance folle en autrui, de me laisser passer la journée avec un parfait inconnu. L’objet de notre rencontre, un tableau qu’il m’avait acheté et refusait que je lui envoie, m’avait encombrée pendant tout le voyage. Voilà comment nous nous sommes retrouvés, Prénom-Composé et moi, un froid matin d’hiver au bas de mon hôtel.

Je l’ai attendu, dévisageant les passants qui, tous, pouvaient être lui. Je ne connaissais de son apparence que ce que sa photo de profil Myspace laissait entrevoir : Un homme brun, de dos, un chat noir et blanc posé sur l’épaule. Le chat est probablement mort aujourd’hui. Il est arrivé derrière moi et j’ai reconnu sa voix. Il m’avait appelée le matin de Noël. J’étais chez ma grand-mère où je crevais d’ennui en famille, le téléphone avait sonné, il n’avait pas répondu à mon Allô ; il avait joué du saxophone. La première fois que j’ai entendu Prénom-Composé, il jouait un air de jazz certainement célèbre. Nous avons parlé, ensuite, beaucoup plus longtemps que ce que j’escomptais. Je me souviens de sa voix, douce et grave, et de ce drôle d’accent, vaguement sud-ouest. Je n’avais jamais eu envie de cette rencontre auparavant. J’avais accepté par dépit, par incapacité maladive de refuser. Mais comment peut-on ne pas être curieuse d’un homme qui vous joue du saxophone au téléphone ?

Il m’avait dit « ramène moi un peu de neige, on en a pas ici ». Alors la veille de notre départ, j’en ai prélevé un peu dans la jardin, que j’ai enfermée dans un pot de confiture vide. La dernière fois que je suis allée chez lui, le bocal d’eau sale était toujours dans le frigo.

Je lui ai confié le tableau qu’il n’a jamais déballé (jamais en tous cas à ma connaissance) et il m’a offert, empaqueté dans un sac plastique et plusieurs couche de papier journal, un verre volé lors d’un concert d’Arthur H au Pigall’s, au début des années 90. C’est un des plus cadeaux que l’on m’ait fait, et je l’aurais toujours si un homme que j’ai aimé par la suite ne l’avait pas malencontreusement brisé.

Si je devais parler de lui, aujourd’hui, ce serait une accumulation de fragments.

Prénom-Composé achetait chaque jour des cigarettes de marque différente, ce n’est pas la plus remarquable de ses fantaisies, mais c’est dans ces détails que je tombe amoureuse.

Prénom-Composé avait un charme fou.

Prénom-Composé habitait Belleville, un appartement en rez-de-chaussée envahi d’un capharnaüm incroyable. J’ignorais que l’on pouvait se complaire dans un tel désordre passé l’adolescence.

Prénom-Composé savait un tas de choses inutiles et étonnantes, passion disait-il héritée de son père.

Prénom-Composé avait les yeux bleus.

Prénom-Composé prenait sans cesse des photos avec son téléphone, la coutume à l’époque n’était pas aussi répandue qu’aujourd’hui. Il en a faite une de moi, dans le métro, je ne me souviens pas bien pourquoi.

Prénom-Composé était grand. Beaucoup plus grand que moi.

Prénom-Composé avait appartenu à un groupe d’affichistes, ne dînait jamais chez lui, se remémorait les époques de sa vie à travers les femmes qui l’avaient accompagné, s’habillait toujours de couleurs sombres, acquerrait un tas de choses qui disparaissaient sous des monticules d’autres choses, citait souvent Gerard de Nerval, aimait le jazz, les vieilles salles de cinéma qui ne projettent que des films indépendants en VO, s’était fait dédicacer un morceau de la bâche dont Christo avait emballé le pont-neuf, et qui avait disparu sous un monticule quelconque.

Le temps que nous avons passé ensemble, ce jour-là, compte parmi les plus belles heures de ma vie. Et j’ai peine à croire que cette aventure a duré si peu, tant les souvenirs se bousculent. 

Je l’ai accompagné chez lui, poser le tableau dont je devinerai plus tard qu’il le désirait moins que ma présence. En chemin il m’a montré la salle d’attente du vétérinaire qui prenait soin de son chat, je n’ai pas compris pourquoi mais ça semblait lui faire plaisir. 

Nous avons marché côte à côte dans tout Paris, pris le métro, gravi des escaliers, attendu des ascenseurs. Nous nous bousculions souvent, par fausse maladresse. Nos genoux se rencontraient de temps à autre. 

Prénom-Composé m’a emmenée voir une exposition photo au Jeu de Paume. J’avais compris « jus de pomme » à cause de sa prononciation des O. Nous nous sommes assis, j’ai glissé ma main dans la sienne. C’était bien.

Il m’a raconté des bribes de sa vie ; moi aussi.

Nous sommes sortis de je ne sais où, il a plaqué ses mains sur mes yeux, nous avons marché longtemps, comme ça. Quand il a retiré ses mains, la nuit était tombée et nous nous trouvions devant un stand de gaufres. 

Nous avons fait un tour de grande roue. Il faisait froid, il a noué son écharpe autour de mon cou.

Mes parents nous ont rejoint, nous avons dîné dans un restaurant du quartier latin. A un moment dans la soirée j’ai reçu un SMS, « tut tut » c’était lui. Je l’ai regardé et j’ai pouffé, d’un rire qui ne concernait personne d’autre que lui et moi. 

Il nous a raccompagné à l’hôtel, il habitait dans le voisinage. Mes parents l’ont salué et nous sommes restés un instant dans la rue où nous avions fait connaissance le matin même. Une éternité auparavant. Nous avons échangé un de ses regards prolongés, qui précèdent généralement les primo-baisers, ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière, les parades nuptiales se suivent et, en substance, se ressemblent. Il s’est approché de moi ; il a repris son écharpe. Nous ne nous sommes jamais embrassés. 

Je ne raconterais pas invariablement cette anecdote, après ma troisième bière les soirs de grande mélancolie, si c’était le cas. Cette histoire toute entière réside dans le baiser qui n’a pas eu lieu. Les mélanges de fluides corporels annihilent la part d’illusion nécessaire à tout grand récit romantique. Ils nous confrontent au réel. 

J’avais dix-sept ans quand j’ai rencontré Prénom-Composé ; alors jeune quadragénaire.

J’ai fait la connaissance de son homonyme, celui qui a trop intimement fait partie de ma vie pour que je puisse encore l’idéaliser, lors du nouvel an suivant, à une soirée organisée chez l’ami d’un ami. J’ai entendu son prénom avant de le voir, Prénom-Composé sera là dans cinq minutes. Nous avons parlé toute la nuit et à l’aube il m’a raccompagnée chez moi. 

Le téléphone m’a réveillée un peu plus tard ; beaucoup trop tôt. C’était lui, Prénom-Composé premier du nom, qui ressurgissait après plusieurs mois sans nouvelles. Il n’a pas joué de saxophone, cette fois-là, mais nous avons conversé comme si nous nous étions quittés la veille. Il m’a invitée à le rejoindre pour le week-end et j’ai accepté. De ce séjour je ne me rappelle rien, sinon la persistance impression d’être de trop. C’est la dernière fois que je l’ai vu.

On dit : Un clou chasse l’autre.

L’homme dont je viens de dresser le portrait n’existe pas. Il aura toujours une quarantaine d’année, en hiver, à Paris. Il mourra en même temps que moi. Il y a bien un Prénom-Composé Patronyme, quelque part en France qui fume chaque jour des cigarettes de marque différente, mais cet individu n’a sans doute rien de commun avec lui. Ma mémoire au fil des ans a fait un travail d’archivage -faisant fi de la morale-, de tri et de classement, dont résulte l’esquisse fantasmée d’une histoire qui n’a pas eu lieu.

Une bien belle soirée de la loose

Mar-25-2019 11-31-23

Samedi soir, je suis allée à Lens, voir mon amie Abysse et un concert d’Arthur H. Le premier en 10 ans. A mes amis qui m’ont demandé comment s’était passées les retrouvailles, j’ai imposé la même réponse évasive : Le spectacle était formidable, mon seum colossal.

Pour rendre intelligible cette analyse laconique de la soirée , il me faut revenir 14 ans en arrière. 

L’année de mes 15 ans, j’ai découvert Arthur H à la télévision, dans une émission qui passait tard le soir et qui a depuis disparu. C’était l’époque d’Adieu Tristesse, mon album préféré aujourd’hui encore, et de ce duo avec -M- qui lui avait presque valu un succès public. La bombe H a explosé dans ma vie de jeune fille solitaire et l’a remplie de poésie absurde ; sa voix reconnaissable entre toutes est devenue la bande originale de mon adolescence.

2005, c’est aussi l’année où internet a fait irruption dans mon foyer (louée soit l’ADSL) et je m’y suis engouffrée avec joie. Pendant quelques années, j’ai commandé des places de concerts où je trainais mes parents, puis mes amies, aux quatre coins de la région, prospecté sur Ebay à la recherche d’affiches et de dossiers de presse, et parce que certaines chose ne changent jamais, créé un blog. arthurh.skyrock.com existe toujours, mais je n’en détiens plus les codes d’accès et je n’ai aucune idée de qui l’alimente aujourd’hui. Sur ce blog tout à la gloire du roi Arthur je postais paroles de chanson, photos, articles de presse et interviews. Je pillais internet, ignorant tout des droit de propriété intellectuelle.

Je ne sais pas comment cela s’est produit, mais environ un an après que j’aie engagé cette colossale entreprise d’archivage de la vie et l’oeuvre d’Arthur H, il en a découvert l’existence, et l’information m’est parvenue. 

Enfin, le miracle s’est produit à Lyon peu de temps après mon dix-huitième anniversaire. A la fin d’un concert au Transbordeur, mon amie Rustine, que j’avais convaincue de m’accompagner, a tenté de me persuader d’aller lui parler. Il venait de faire son apparition, immense (en fait pas du tout), auréolé de lumière. J’étais béate d’admiration. C’était donc impensable. Mais Rustine a insisté, encore et encore. J’étais bien décidée à foutre le camp quand elle m’a poussé. Littéralement. Rustine m’a projeté devant lui. N’ayant plus aucune possibilité de me défiler j’ai dit la première chose qui a traversé mon esprit affolé : « Le blog c’est moi ».

Ce soir là, je l’ai suivi en coulisse, et il m’a ramenée chez moi en taxi. J’ai bénéficié durant les deux années qui ont suivi de ce traitement de faveur. A la fin de chaque concert, Arthur venait à ma rencontre, m’emmenait en coulisses où je ne savais jamais quoi faire de moi, nous bavardions dans la mesure où ma grande timidité me le permettait. Comble des privilèges, il m’a offert une fois des places pour un concert complet depuis des mois. J’existais, un peu, dans la vie d’un homme que j’admirais follement. C’était fantastique pour la jeune fille réservée que j’étais. 

Ces entrevues ont cessé brutalement. A 20 ans j’ai quitté Lyon, l’université, ma famille, l’homme que je pensais aimer et les amies que je chéris toujours. Avant de déménager, j’ai vendu ma platine et me suis séparé de tous mes CDs. La musique, la sienne et celle des autres, est sortie de ma vie du jour au lendemain d’une façon que je pensais irrémédiable, sans préavis ni raison. 

Même si j’ai un peu honte aujourd’hui de ce blog, de la passion démesurée que je lui vouais, je n’ai jamais cessé de me remémorer avec tendresse les moments partagés. Il y a quelques mois j’ai retrouvé mon vieil Ipod et j’ai replongé. Raisonnablement, cette fois. Je ne suis plus la fangirl d’autrefois.

Samedi, c’était donc un jour spécial. Non seulement j’avais traversé la France pour tenir compagnie à une amie, mais j’allais revoir l’idole de mon adolescence. J’ai mis ma plus belle chemise -celle avec les dinosaures-, un rouge à lèvre à la teinte outrancière, et nous sommes parties à Lens. Pendant le trajet deux questions me taraudaient : 

  • On mange chinois ou japonais ?
  • Me reconnaîtra-t-il après toutes ces années ?

Les indécisions du GPS ont tranché la question du dîner. Nous avons englouti des sandwichs infâmes dans un bar tabac sordide (excusez le pléonasme) avant de filer au théâtre. Abysse, qui avait accepté de m’accompagner sans jamais avoir écouté la moindre des chansons d’Arthur H, a été une acolyte de choc. Elle a convaincu le vigile de nous avertir si les places du premier rang, réservées PMR, restaient vacantes. Bingo ! Le spectacle était formidable, une véritable cure de jouvence. J’ai même esquissé quelques pas de danse, ce qui relève franchement de l’exploit. Et ma complice n’a eu de cesse de répéter, pendant deux heures « Il t’a regardé ! Il t’a remarqué ! Il t’a reconnue ! »

A la fin du concert nous avons pris place à la buvette. Mon projet était de boire une bière pour me donner du courage et de la contenance, et surtout attendre l’artiste sans trop en avoir l’air. Faute d’espèces nous avons essayé de ne pas avoir l’air d’attendre avec une petite bouteille d’eau à moitié vide et le trouillomètre à zéro.

Enfin, il est arrivé. Nos regards se sont croisés, j’ai fait mon plus beau sourire en coin, et… Il m’a souri poliment. Rien ne s’est produit. Pas de haussement de sourcil, ni cet air de « ah, c’est toi » dont j’avais bénéficié jadis. J’ai mobilisé tout mon courage et j’ai dit « tu me remets ? » mais un type lui a parlé en même temps, il ne m’a pas entendue, pas écoutée, et il est parti. Je me suis tournée vers Abysse. Elle avait l’air horrifié. Elle savait combien ce moment était devenu important pour moi. Je lui avais dit et répété que je ne voulais pas forcer les choses, que s’il ne me reconnaissait pas tant pis, je n’en ferai pas une maladie. Mais je l’avais apostrophé, et il m’avait ignorée. Pour moi qui sors souvent bredouille des magasins parce que je n’ose pas demander des renseignements aux vendeurs, cette petite phrase avait exigé un effort titanesque, et la désillusion était terrible.

J’ai dit « on se casse » et j’ai attrapé mon manteau. En quittant la salle j’ai jeté un dernier coup d’oeil au groupe de badauds qui s’était réuni autour de la petite table où Arthur (avais-je encore la légitimité de l’évoquer par son simple prénom ?) dédicaçait disques et posters. Nous avons marché un moment dans les rues de Lens. Cette ville -à vrai dire toues les villes du nord que j’aie eu le loisir de traverser- a ceci de particulier qu’elle crée naturellement une ambiance pathétique, qui rend plus tristes encore les moments difficiles. Je restais silencieuse, Abysse me jetait des coups d’oeil inquiets.

Elle m’a dit « il n’est pas trop tard, on peut y retourner ». J’ai répondu que non, j’avais eu tort. Mon manque d’assiduité avait entraîné l’abolition de mes privilèges, quoi de plus normal. C’était une erreur, nous aurions dû partir sans demander notre reste. Mais Abysse est opiniâtre. Elle s’obstine toujours, au-delà du raisonnable. Nous avons rebroussé chemin. Ce serait trop triste, trop bête de se quitter là-dessus.

On est retournées dans le hall du théâtre, Abysse m’a acheté un CD dont elle ne voulait pas, et que je ne peux pas écouter parce que rien chez moi ne les lit, uniquement pour avoir un truc à faire signer et me permettre de lui parler pour de bon. Quand notre tour est venu, je lui ai demandé « Tu te souviens de moi ? » en sachant bien que non. Il m’a répondu que nous nous étions vu cinq minutes auparavant. Une décennie passée de cinq minutes. Il fallait tout recommencer. La version 2019 de « Le blog c’est moi » n’a pas suffi à me rappeler à sa mémoire. Il cherchait sincèrement à se souvenir de moi, et je faisais mon possible pour avoir l’air détendue. J’avais créé malgré moi un condensé de gêne. 

Après un instant d’hésitation il s’en est souvenu. Le blog, ouais. Abysse, qui se fait un devoir de punir les hommes qui me font du mal, fut-ce involontairement, lui a dit qu’elle ignorait jusqu’à son existence avant ce soir. Remarque faussement maladroite, authentiquement vengeresse.

La conversation était laborieuse, elle l’a toujours été, dans ces dialogues inégaux entre une admiratrice qui connaît très bien celui qui ne sait rien d’elle. Il m’a dit « tu étais une archiviste » et j’ai trouvé ça joli. L’archiviste. Je lui ai répondu que personne ne lisait le blog de toutes façons. En terminant ma phrase il y a eu un moment de flottement. Je me suis aperçue qu’en voulant faire preuve d’auto-dérision c’est lui que je dénigrais, dommage collatéral. Mais il a ri. Ouais, y avait toi, moi, et Charlotte.

Il nous a dédicacé, à toutes les deux, le disque inutile, et Abysse a insisté pour faire une photo moche. Je n’avais jamais demandé d’autographe, jamais désiré de photo. J’ai toujours eu en horreur les comportements de fan. Il n’a sans doute aucun souvenir de mes traitements de faveur du temps jadis. Je suis devenue une personne parmi tant d’autres, qui repousse le moment de partir pour échanger quelques mots avec la star de la soirée.

Je ne sais pas ce que cherchais, samedi soir. Sans doute désirais-je obscurément retrouver un peu de mes dix-huit ans. Je m’y suis heurtée de plein fouet, et je sais désormais que c’est une époque révolue.

En sortant du théâtre pour la deuxième et dernière fois nous avons éclaté de rire. Abysse m’a félicité et j’ai proclamé le 23 mars 2019 « Grande soirée de la Loose ». Sur le chemin du retour, pendant que ma copilote pestait contre le GPS, j’ai repensé à notre conversation en remplaçant toutes mes réponses foireuses (toutes, donc) par des répliques drôles et spirituelles.

J’irai le voir à nouveau en concert, dès que possible, autant que possible. Mais après le dernier rappel, je m’éclipserai dans la nuit. On ne devrait jamais trop approcher ses idoles, ces êtres composés à 65% d’eau et 35% de nos fantasmes ; réceptacles de nos attentes et de nos rêves, on ne devrait jamais découvrir qu’ils ne sont rien de plus que des gens. Et que les gens, parfois -souvent- sont décevants.

Non, je ne danse pas, non.

cgr

Le week-end dernier, j’étais invitée à un mariage.

Il arrive un moment dans toutes les festivités du genre, généralement aux alentours de minuit, où les lumières s’éteignent brutalement, le DJ augmente le volume de la musique, et tout le monde se rue sur la piste de danse. Tout le monde, sauf moi. J’assiste médusée à ce mouvement de foule qui me dépasse complètement. Les gens étaient tranquillement attablés, discutaient timidement de sujets rebattus, et quelques secondes plus tard, tous ces individus sont collés les uns aux autres, et se dandinent aux rythmes de musiques ringardes. 

Il m’a fallu du temps pour comprendre comment le gars qui racontait par le menu son rôle de manager dans une société d’import-export à sa voisine apathique, pouvait se transformer sans transition en dieu du disco, sans que cela ne choque personne. D’anniversaires en départs à la retraite, de mariages en baptêmes, j’ai étudié, vissée à ma chaise, cet étrange phénomène qui touche l’intégralité de mes congénères. Et j’en ai déduit que tous étaient victimes d’un réflexe de Pavlov culturel, inculqué dès l’enfance : Si la musique est forte, tu danses. 

Tout le monde se prête à ce rite avec plaisir, en tout cas c’est l’impression que me donnent les visages béats (et couverts de transpiration) et les chorégraphies (souvent hasardeuses) que j’ai régulièrement le loisir d’observer. 

Les choses sont un peu plus compliquées pour moi. De l’extinction des feux au départ de la fête, ma vie devient un combat de tous les instants. Un combat pour ne pas danser. 

Je ne me l’explique pas, mais le fait que je ne souhaite pas remuer des hanches au milieu de gens que je connais à peine, les offense au plus haut point. Apparemment, c’est inconcevable. Ainsi, pendant plusieurs heures je subis le ballet des invités qui tentent de me convaincre de les rejoindre. Tu ne danses pas ? Vraiment ? Viens, c’est dommage ! Allez, fais le pour moi, ça me ferait plaisir ! S’il te plaît, ne passe pas à côté de l’existence, tu es trop jeune ! Je ne comprends pas pourquoi tu es si récalcitrante, la danse c’est la vie voyons ! Jean-Michel Connard n’hésite d’ailleurs pas à m’attraper le poignet ou à tirer ma chaise, faisant fi du fait que nous n’avons eu qu’une brève conversation en début de soirée, et que nous ne nous reverrons sans doute jamais. Jamais en dehors de ce contexte, en tous cas.

J’appelle ça : l’injonction à s’amuser.

Mon aversion pour la danse dérange. Je ne comprends pas ce que ça peut leur foutre, je n’oblige pourtant personne à rien, surtout pas à se préoccuper de moi. Je vois les danseurs des fêtes de familles comme  une armée de zombie désireuse de grossir ses rangs, ou une secte en mal d’adeptes. Et je refuse d’être leur proie.

J’ai pris l’habitude de ce manège, aussi j’ai développé quelques parades qui, bien qu’exténuantes, rendent ce cauchemar un peu moins oppressant :

Je m’éclipse régulièrement aux toilettes, car quoi de mieux que réfléchir à la vacuité de l’existence le cul posé sur un WC maculé de l’urine d’une centaines de convives alcoolisés ?

Je rejoins les grappes de fumeurs qui entretiennent leur dépendance au clair de lune.

Je me réfugie dans les méandres des réseaux sociaux. Je scrolle mon feed instagram, tweete n’importe quoi, m’enquiers des opinions de mes 65 amis Facebook sur des sujets qui m’indiffèrent.

Cette dernière diversion ne fonctionne que très peu de temps, la batterie de mon Iphone étant… Une batterie d’Iphone. La nuit avançant, mon attitude devient celle d’un animal sans défense cherchant à échapper à ses prédateurs. Je sais qu’à tout moment, une main va se poser sur mon épaule, mon regard en croiser un autre et je devrais, encore, me justifier. 

A la question « Tu ne danses jamais, vraiment ? » j’ai coutume de répondre que je n’aime pas ça, mais c’est faux. J’aimerais danser. Ou plutôt : J’aimerais aimer danser. J’ai souvent contemplé les autres le faire ; ça a l’air épatant.  La joie qui irradie des corps en mouvement, les cravates portées en serre-tête et les chemises en sueur, l’amusement collectif, toute cette énergie positive ne me laisse pas indifférente. Mais cela exige un lâcher-prise dont je suis incapable. Il n’y a aucune autre raison à ma répugnance pour la danse, que ma grande timidité. Alors non. Je ne danse pas, non. 

Si d’aventure vous m’apercevez, au milieu de la nuit, lisant avec intérêt un article du Figaro décortiquant les raisons de l’échec du Bitcoin, ne vous étonnez pas. Je ne suis pas méprisante ; simplement pas à ma place. Venez vous assoir auprès de moi. Je ne danse pas, certes, mais j’ai d’autres qualités. 

Cet éphémère sentiment d’invulnérabilité

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L’été de mes 25 ans, il m’est arrivé un drôle de truc : j’ai frôlé la mort.

Depuis, je n’arrête pas.

Tout a commencé un soir de juillet. J’étais seule, à la maison, et je me consacrais au grattage minutieux de mes piqûres de moustiques. C’est une activité bien ritualisée, qui exige sérieux et persévérance. Je m’organise donc par zone. On commence par les pieds, là où il y a le plus de boulot, et on remonte doucement en prenant soin de n’oublier aucun bouton. L’opération se termine généralement aux épaules mais ce jour là j’avais eu affaire à des insectes téméraires, et mes investigations m’ont conduit jusqu’à la gorge.

J’y ai découvert deux protubérances qui n’avaient rien à voir avec mon ennemi estival. Deux petites boules situées sous ma mâchoire, l’une à gauche et l’autre à droite. Je les avais déjà remarquées quelques mois plus tôt sans y prêter réellement attention mais ce soir là, allez savoir pourquoi, je m’y suis intéressée. J’ai tapé « Ganglion » sur Google parce que j’avais une vague intuition de ce qu’elles étaient. Je n’aurais pas dû.

Les mystérieuses petites boules étaient bien des ganglions. 

Selon jenesaisplusquelsitemédical.com ces petits organes, normalement imperceptibles, gonflent uniquement en cas d’infection ou de tumeur. Est-il nécessaire de préciser quelle partie de l’énoncé a retenu mon attention ? J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place : passer la soirée à naviguer de site internet médical (Charybde) en forum de gens malades (Scylla). J’y ai appris que lorsque des ganglions deviennent palpables, on parle d’adénopathie, et que ce phénomène n’est pas supposé durer plus de quelques semaines. J’y ai également découvert que n’importe quel symptôme peut être aussi bien associé à la grippe qu’au SIDA. Enfin, j’ai compris qu’un paquet de maladies hyper graves étaient asymptomatiques jusqu’à ce qu’on soit au seuil de la mort. Vous imaginez mon état. 

J’ai recoupé les informations parfois contradictoires de dizaines de sites plus ou moins fiables, tripoté ma gorge durant des heures afin de déterminer la taille, la forme, la consistance de mes mortelles protubérances. A minuit j’avais écarté le lupus, la leucémie, la maladie de Crohn et le SIDA. J’en étais arrivée à la conclusion que j’étais probablement atteinte d’un lymphome hodgkinien. 

Une heure plus tard je découvrais d’autres ganglions palpables, à l’aine et derrière les oreilles. La situation était bien pire que ce que je redoutais. Mon cancer avait donc métastasé. Mes chances de survies s’amenuisaient au fil de la soirée, et j’allais probablement devoir annuler notre voyage en Thaïlande pour cause de chimiothérapie.

J’étais mal. Très, très mal.

Deux jours plus tard j’ai vu mon médecin traitant pour la seconde fois de ma vie. Il en a conclu que j’avais la gorge irritée (non) et que ce que je sentais derrière mes oreilles n’étaient que la forme cabossée de ma mastoïde (l’os derrière l’oreille). Je suis sortie soulagée de ne pas être mourante et puis deux heures plus tard je me suis rendue compte que le gars avait passé je ne sais combien d’année à l’école pour finalement être incapable de différencier un os d’un ganglion. Un os n’est ni mou ni malléable. 

J’étais gravement malade et personne ne me prenait au sérieux. J’allais mourir faute d’avoir l’air souffrante. 

J’ai dû attendre une (très très longue) semaine pour obtenir un rendez-vous chez un autre médecin. Elle m’a dit « vous n’avez rien mais vu votre tête vous avez besoin de preuves » alors j’ai passé une échographie et subi une prise de sang. Il semblerait que j’ai eu la mononucléose, et que mes ganglions aient décidé de ne pas retrouver leur taille normale.

Ouf.

Ce que cette histoire m’a appris c’est : tout un tas de termes médicaux, et que j’étais devenue adulte.

J’y ai beaucoup réfléchi et je pense que la jeunesse (c’est valable pour moi mais certainement pour d’autres aussi) se caractérise par cet illusoire sentiment d’invulnérabilité. La mort avait jusque là été une hypothèse lointaine qui concernait un autre moi, que je ne connaissais pas encore et dont je me foutais éperdument. Cet été là j’ai découvert que, oh, surprise ! J’étais mortelle. Et donc en sursis. J’ai compris aussi cette curieuse habitude qu’ont les gens de se souhaiter « ET SURTOUT UNE BONNE SANTE » lors des voeux de fin d’année, alors que je trouvais ça si pompeux. La santé on s’en balec, souhaitez-moi l’amour et la réussite !

L’été des mes 25 ans, j’ai compris que je pouvais mourir. L’été de mes 26, que ça pouvait arriver maintenant. Fin de l’insouciance ! Ma vie n’a pas changé d’un iota, je rechigne toujours à aller chez le dentiste et ma mère me harcèle pour que je fasse le rappel de mes vaccins (j’y vais bientôt, promis !) mais je me couche chaque soir en savourant cette journée sans mauvaise nouvelle, comme une journée victorieuse.

Quelques mois plus tard, j’ai et un très fort soupçon de mélanome. J’ai également été presque atteinte d’un cancer du colon, des gencives puis de la gorge, d’un sarcome, du SIDA (je ne sais plus comment ni pourquoi), et d’un début de vitiligo. Vous devriez voir la tête des spécialistes quand ils me voient débarquer l’angoisse chevillée au corps, et découvrent l’absence totale du moindre symptôme.

 

Bref, aujourd’hui j’ai 28 ans.

Yes we Cannes

tt

Il y a un an, je me remémorais avec aigreur mon premier Festival de Cannes. C’est une histoire qui date de 2011, et dont j’avais tiré un article : Zombies sur la croisette. Je n’y avais jamais plus remis les pieds, et sans doute aurais-je continué de suivre les festivités cannoises de mon ordinateur, si la vie ne s’en était mêlée. Depuis quelques mois, en effet, je travaille à Cannes un jour par semaine. C’est un second emploi parfaitement similaire au premier, le travail est identique et l’uniforme que je rechigne à porter est exactement le même, à ceci près que le trajet est plus long et que j’ai envie de démissionner tous les vendredis (parce que le jour en question, c’est le vendredi, vous l’aurez compris). 

Un vendredi vers la fin du mois d’avril, nous bavassions avec mes collègues quand la conversation s’est tournée vers l’imminent Festival. Je me suis hâtée de me lamenter de ces hordes de zombies qui allaient bientôt nous envahir, et de répéter mon éternel mantra : « De toutes façons le Festival de Cannes c’est bien uniquement à condition d’avoir des places pour des projections, ou des plans pour s’incruster aux soirées ».Quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre répondre « Si ça t’intéresse, des places j’en ai chaque année. Je connais quelqu’un ». J’apprendrais plus tard que des places, elle en a tellement qu’il lui arrive fréquemment de monter les marches et de les redescendre dans la foulée, sans assister à la projection. Mais ceci est une autre histoire. j’ai répondu que oui-bien-sûr-j’aimerais-beaucoup-merci-merci, persuadée qu’elle aurait tôt fait d’oublier. J’étais aussi persuadée que le type qui m’avait promis de me faire entrer à l’anniversaire de Naomi Campbell n’en ferait rien, et… Lisez jusqu’au bout !

La première enveloppe contenant des invitations est arrivée sur mon bureau cannois le lendemain de la soirée d’ouverture. L’Abominaffreux m’a appelé pour me prévenir, demandé si je pouvais m’éclipser de Nice et de mon travail n°1 pour voir le film. j’y ai réfléchi des heures avant de conclure que c’était impossible. Non, vraiment, il n’existe aucune façon acceptable de demander à son patron la permission de s’enfuir au milieu de la journée pour aller au cinéma. J’ai décliné l’invitation avec regret. L’Abominaffreux est donc allé voir Yomeddine (Le road trip égyptien d’un lépreux et d’un orphelin) pendant que je classais de la paperasse à Nice. Je pensais avoir manqué ma seule et unique occasion de voir un film pendant le Festival, j’avais donc le gros seum de circonstance. En désespoir de cause, j’ai envoyé un SMS à la pourvoyeuse lui demandant en si elle savait comment se procurer des places (façon élégante de lui en demander d’autres pour le lendemain). Elle m’a répondu qu’elle verrait ce qu’elle pourrait faire, qu’elle ne promettait rien. On sait tous ce que ça veut dire…

Mais la vie est quand même sacrément bien faite, parce qu’en arrivant à Cannes le lendemain matin, une enveloppe blanche m’attendait sur l’amas de document à traiter. J’allais finalement le voir, ce foutu film ! La séance pour Zimna wojna (Cold war en version prononçable) était prévue à 14 heures. Il ne me restait qu’à trouver une solution pour justifier trois bonnes heures d’absence au beau milieu de la journée. J’ai travaillé toute la matinée comme une stakhanoviste, préparé une épaisse pile de courriers et, une fois l’Abominaffreux en vue,  clamé « Je vais à la poste ! » . Aller à la poste est systématiquement l’occasion de faire quelques détours, boire un thé, manger un pâtisserie, faire quelques emplettes, tant et si bien que ça ne me prend jamais moins d’une heure. Personne ne s’en soucie jamais. J’ignore si c’est dû à une mauvaise notion du temps ou une indifférence totale quant à mes activités. Toujours est-il que ce tour « à la poste » allait durer beaucoup plus longtemps que d’habitude, et quand l’Abominaffreux a appris mon stratagème, il a insisté pour que je dise la vérité, au motif de « Ils vont s’inquiéter de ne pas te voir revenir ». Je suis retournée, penaude, voir The Boss, bien décidée en cas de refus, à démissionner sur le champ :

Moi : Je vais m’absenter quelques heures, j’ai une course à faire.

The Boss : Quelle course ?

Moi : Voir un film…

The Boss : Où est-ce que tu vas voir un film ?

Moi : Au palais.

The Boss : T’as raison. Tu le mérites.

Incroyable sens du mérite que celui de cet homme. Je suis partie sans demander mon reste. Nous sommes arrivés aux abords du Palais des Festival ; il y avait l’habituel amas de badauds qui errent à a recherche d’une célébrité, les vantards qui passent leurs journées avec leur accréditation moche autour du cou, pour bien que tout le monde sache qu’ils en ont, et les gens en tenue de soirée qui brandissent des feuilles A4 sur lesquelles ils ont inscrit au marqueur un message de supplique de type « une invitation SVP ». En somme, les gueux qui veulent accéder au Palais. 

Petite précision sur ce qui va suivre : La montée des marches avant d’être un évènement mondain, n’est rien d’autre que l’ascension des escaliers qui mènent à l’entrée principale du Palais des Festivals, et donc de la grande salle lumière. Autrement dit, c’est le passage normal pour quiconque va voir un film. Par ailleurs les films sont tous projetés à plusieurs reprises. Il y a donc des séances tout au long de la journée. Ce que l’on voit sur Canal+ c’est la montée des marches de 19 heures, il y a les gens qu’on veut voir à la télévision, mais pas seulement. Les pauvres passent en dernier bien évidemment, on ne les voit donc jamais à la télévision. En journée par contre il n’y a que des indigents, et des journalistes. Les photographes et les trouducs qui cadenassent leurs échafaudages arrivent plus tard. La seule chance de se faire photographier à la séance de 14 heures, c’est de faire un selfie avec son téléphone, ce qu’évidemment tout le monde fait.

Pendant qu’on attendait, en plein cagnard, de pouvoir se réfugier à l’intérieur, un type a demandé à mon comparse s’il pouvait le prendre en photo sur les marches. L’Abominaffreux a accepté, et le type d’ajouter « Je veux qu’on voit l’affiche du Festival, derrière, donc la photo doit être en format paysage, cadrée en buste, et en contre-plongée ». Trop de critères, l’Abominaffreux a vu flou. Il a répondu que ça allait être compliqué avec son oeil de verre (j’ai réprimé mon fou rire), mais que moi, j’étais une artiste, je ferai ça très bien (plus du tout envie de sourire). La gêne du gars était palpable, mais il a eu sa photo. J’ai filé ma liasse de recommandés à mon ami borgne, pris la photo en buste-paysage-contre-plongée, rendu le téléphone à son propriétaire, et j’ai gravi les marches quatre à quatre, avant qu’il n’ait le temps de me dire que ça ne lui convenait pas. 

On a encore poireauté un bon moment avant que le film commence, et quand enfin l’écran s’est couvert d’images, c’était des gens moches, en noir et blanc, qui chantaient faux des chants traditionnels polonais. Je me suis dit que ça allait être long, vraiment très long. Finalement, j’ai adoré Zimna wojna. Pawel Pawlikowski raconte l’histoire d’amour (impossible, évidemment) entre un musicien et une chanteuse, à travers l’Europe en pleine guerre froide. Ce n’est pas tant le scénario qui m’a séduite, mais la photographie est à tomber. J’avais régulièrement envie de faire arrêt sur image tellement c’était beau. Il a d’ailleurs reçu le prix de la mise en scène, bien mérité.

Je vais, depuis que je suis propriétaire d’un abonnement Pathé, régulièrement voir n’importe quoi au cinéma (Les municipaux, récemment, je ne sais pas ce qui m’a pris) mais jamais, ô grand jamais, je n’aurais arrêté mon choix sur un film polonais en noir et blanc. Pas plus que je ne serais allée voir Capharnaüm, si je n’avais eu des invitation la semaine suivante. Ces deux films, que je n’ai pas choisi, m’ont pourtant bouleversée, chacun à leur façon, et incité à repenser ma façon de consommer le cinéma.

Nous sommes sortis du Palais des Festivals peu avant 15 heures, il y avait toujours les mêmes meutes de mort-vivants dehors, à ceci près que les meufs en robe de soirée marchaient maintenant pieds nus, stilettos à la main. Ce comportement n’est admissible qu’à partir de minuit. Bon, je critique toujours les petites connasses en tenue de soirée à midi, mais je m’étais quelque peu endimanchée. J’avais enfilé mon tailleur rose bonbon et mes boucles d’oreille en diamant, tout en feignant la décontraction. Quand j’ai aperçu la Breitling trop petite au poignet de l’Abominaffreux,  je me suis dit qu’il ne valait pas mieux que moi.

Et je suis passée à la poste (enfin !), retournée au travail, j’ai attendu que mes collègues libèrent l’ordinateur, The Boss m’a demandé d’envoyer un mail, et c’était tout. La journée était terminée. On est retourné en bord de mer, j’ai zoné sur la croisette avec mon habit de lumière, au milieu des gens que je n’ai de cesse de critiquer, ces mêmes gens qui se dévisagent quand ils se croisent, parce que la probabilité de croiser une célébrité, à cet endroit et à ce moment précis, est plus importante que tout, et qu’il ne faudrait pas manquer cette occasion. Et aussi parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, pendant le Festival de Cannes, quand on n’est personne.

Quand je suis retournée dans l’Entreprise à la fin de la soirée, pour récupérer mes affaires avant de prendre le train, tout le monde m’a demandé si j’étais au Festival. J’ai répondu que non, sans trop y réfléchir, et en rentrant chez moi je me suis demandée : C’est quoi, être au Festival ? Se trouver à Cannes durant le Festival ? Être dans la salle lumière en train de regarder un film ? Dans une villa autour d’une pool party ? Ou est-ce que zoner sur la croisette, ça suffit pour dire « J’étais au Festival » ? Et est-ce que, dans ce cas, il y a un quota de personnalités à reconnaître pour avoir le droit de le dire ? 

 

 

PS : Je n’ai jamais eu de nouvelles de l’anniversaire de Naomi Campbell.