Yes we Cannes

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Il y a un an, je me remémorais avec aigreur mon premier Festival de Cannes. C’est une histoire qui date de 2011, et dont j’avais tiré un article : Zombies sur la croisette. Je n’y avais jamais plus remis les pieds, et sans doute aurais-je continué de suivre les festivités cannoises de mon ordinateur, si la vie ne s’en était mêlée. Depuis quelques mois, en effet, je travaille à Cannes un jour par semaine. C’est un second emploi parfaitement similaire au premier, le travail est identique et l’uniforme que je rechigne à porter est exactement le même, à ceci près que le trajet est plus long et que j’ai envie de démissionner tous les vendredis (parce que le jour en question, c’est le vendredi, vous l’aurez compris). 

Un vendredi vers la fin du mois d’avril, nous bavassions avec mes collègues quand la conversation s’est tournée vers l’imminent Festival. Je me suis hâtée de me lamenter de ces hordes de zombies qui allaient bientôt nous envahir, et de répéter mon éternel mantra : « De toutes façons le Festival de Cannes c’est bien uniquement à condition d’avoir des places pour des projections, ou des plans pour s’incruster aux soirées ».Quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre répondre « Si ça t’intéresse, des places j’en ai chaque année. Je connais quelqu’un ». J’apprendrais plus tard que des places, elle en a tellement qu’il lui arrive fréquemment de monter les marches et de les redescendre dans la foulée, sans assister à la projection. Mais ceci est une autre histoire. j’ai répondu que oui-bien-sûr-j’aimerais-beaucoup-merci-merci, persuadée qu’elle aurait tôt fait d’oublier. J’étais aussi persuadée que le type qui m’avait promis de me faire entrer à l’anniversaire de Naomi Campbell n’en ferait rien, et… Lisez jusqu’au bout !

La première enveloppe contenant des invitations est arrivée sur mon bureau cannois le lendemain de la soirée d’ouverture. L’Abominaffreux m’a appelé pour me prévenir, demandé si je pouvais m’éclipser de Nice et de mon travail n°1 pour voir le film. j’y ai réfléchi des heures avant de conclure que c’était impossible. Non, vraiment, il n’existe aucune façon acceptable de demander à son patron la permission de s’enfuir au milieu de la journée pour aller au cinéma. J’ai décliné l’invitation avec regret. L’Abominaffreux est donc allé voir Yomeddine (Le road trip égyptien d’un lépreux et d’un orphelin) pendant que je classais de la paperasse à Nice. Je pensais avoir manqué ma seule et unique occasion de voir un film pendant le Festival, j’avais donc le gros seum de circonstance. En désespoir de cause, j’ai envoyé un SMS à la pourvoyeuse lui demandant en si elle savait comment se procurer des places (façon élégante de lui en demander d’autres pour le lendemain). Elle m’a répondu qu’elle verrait ce qu’elle pourrait faire, qu’elle ne promettait rien. On sait tous ce que ça veut dire…

Mais la vie est quand même sacrément bien faite, parce qu’en arrivant à Cannes le lendemain matin, une enveloppe blanche m’attendait sur l’amas de document à traiter. J’allais finalement le voir, ce foutu film ! La séance pour Zimna wojna (Cold war en version prononçable) était prévue à 14 heures. Il ne me restait qu’à trouver une solution pour justifier trois bonnes heures d’absence au beau milieu de la journée. J’ai travaillé toute la matinée comme une stakhanoviste, préparé une épaisse pile de courriers et, une fois l’Abominaffreux en vue,  clamé « Je vais à la poste ! » . Aller à la poste est systématiquement l’occasion de faire quelques détours, boire un thé, manger un pâtisserie, faire quelques emplettes, tant et si bien que ça ne me prend jamais moins d’une heure. Personne ne s’en soucie jamais. J’ignore si c’est dû à une mauvaise notion du temps ou une indifférence totale quant à mes activités. Toujours est-il que ce tour « à la poste » allait durer beaucoup plus longtemps que d’habitude, et quand l’Abominaffreux a appris mon stratagème, il a insisté pour que je dise la vérité, au motif de « Ils vont s’inquiéter de ne pas te voir revenir ». Je suis retournée, penaude, voir The Boss, bien décidée en cas de refus, à démissionner sur le champ :

Moi : Je vais m’absenter quelques heures, j’ai une course à faire.

The Boss : Quelle course ?

Moi : Voir un film…

The Boss : Où est-ce que tu vas voir un film ?

Moi : Au palais.

The Boss : T’as raison. Tu le mérites.

Incroyable sens du mérite que celui de cet homme. Je suis partie sans demander mon reste. Nous sommes arrivés aux abords du Palais des Festival ; il y avait l’habituel amas de badauds qui errent à a recherche d’une célébrité, les vantards qui passent leurs journées avec leur accréditation moche autour du cou, pour bien que tout le monde sache qu’ils en ont, et les gens en tenue de soirée qui brandissent des feuilles A4 sur lesquelles ils ont inscrit au marqueur un message de supplique de type « une invitation SVP ». En somme, les gueux qui veulent accéder au Palais. 

Petite précision sur ce qui va suivre : La montée des marches avant d’être un évènement mondain, n’est rien d’autre que l’ascension des escaliers qui mènent à l’entrée principale du Palais des Festivals, et donc de la grande salle lumière. Autrement dit, c’est le passage normal pour quiconque va voir un film. Par ailleurs les films sont tous projetés à plusieurs reprises. Il y a donc des séances tout au long de la journée. Ce que l’on voit sur Canal+ c’est la montée des marches de 19 heures, il y a les gens qu’on veut voir à la télévision, mais pas seulement. Les pauvres passent en dernier bien évidemment, on ne les voit donc jamais à la télévision. En journée par contre il n’y a que des indigents, et des journalistes. Les photographes et les trouducs qui cadenassent leurs échafaudages arrivent plus tard. La seule chance de se faire photographier à la séance de 14 heures, c’est de faire un selfie avec son téléphone, ce qu’évidemment tout le monde fait.

Pendant qu’on attendait, en plein cagnard, de pouvoir se réfugier à l’intérieur, un type a demandé à mon comparse s’il pouvait le prendre en photo sur les marches. L’Abominaffreux a accepté, et le type d’ajouter « Je veux qu’on voit l’affiche du Festival, derrière, donc la photo doit être en format paysage, cadrée en buste, et en contre-plongée ». Trop de critères, l’Abominaffreux a vu flou. Il a répondu que ça allait être compliqué avec son oeil de verre (j’ai réprimé mon fou rire), mais que moi, j’étais une artiste, je ferai ça très bien (plus du tout envie de sourire). La gêne du gars était palpable, mais il a eu sa photo. J’ai filé ma liasse de recommandés à mon ami borgne, pris la photo en buste-paysage-contre-plongée, rendu le téléphone à son propriétaire, et j’ai gravi les marches quatre à quatre, avant qu’il n’ait le temps de me dire que ça ne lui convenait pas. 

On a encore poireauté un bon moment avant que le film commence, et quand enfin l’écran s’est couvert d’images, c’était des gens moches, en noir et blanc, qui chantaient faux des chants traditionnels polonais. Je me suis dit que ça allait être long, vraiment très long. Finalement, j’ai adoré Zimna wojna. Pawel Pawlikowski raconte l’histoire d’amour (impossible, évidemment) entre un musicien et une chanteuse, à travers l’Europe en pleine guerre froide. Ce n’est pas tant le scénario qui m’a séduite, mais la photographie est à tomber. J’avais régulièrement envie de faire arrêt sur image tellement c’était beau. Il a d’ailleurs reçu le prix de la mise en scène, bien mérité.

Je vais, depuis que je suis propriétaire d’un abonnement Pathé, régulièrement voir n’importe quoi au cinéma (Les municipaux, récemment, je ne sais pas ce qui m’a pris) mais jamais, ô grand jamais, je n’aurais arrêté mon choix sur un film polonais en noir et blanc. Pas plus que je ne serais allée voir Capharnaüm, si je n’avais eu des invitation la semaine suivante. Ces deux films, que je n’ai pas choisi, m’ont pourtant bouleversée, chacun à leur façon, et incité à repenser ma façon de consommer le cinéma.

Nous sommes sortis du Palais des Festivals peu avant 15 heures, il y avait toujours les mêmes meutes de mort-vivants dehors, à ceci près que les meufs en robe de soirée marchaient maintenant pieds nus, stilettos à la main. Ce comportement n’est admissible qu’à partir de minuit. Bon, je critique toujours les petites connasses en tenue de soirée à midi, mais je m’étais quelque peu endimanchée. J’avais enfilé mon tailleur rose bonbon et mes boucles d’oreille en diamant, tout en feignant la décontraction. Quand j’ai aperçu la Breitling trop petite au poignet de l’Abominaffreux,  je me suis dit qu’il ne valait pas mieux que moi.

Et je suis passée à la poste (enfin !), retournée au travail, j’ai attendu que mes collègues libèrent l’ordinateur, The Boss m’a demandé d’envoyer un mail, et c’était tout. La journée était terminée. On est retourné en bord de mer, j’ai zoné sur la croisette avec mon habit de lumière, au milieu des gens que je n’ai de cesse de critiquer, ces mêmes gens qui se dévisagent quand ils se croisent, parce que la probabilité de croiser une célébrité, à cet endroit et à ce moment précis, est plus importante que tout, et qu’il ne faudrait pas manquer cette occasion. Et aussi parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, pendant le Festival de Cannes, quand on n’est personne.

Quand je suis retournée dans l’Entreprise à la fin de la soirée, pour récupérer mes affaires avant de prendre le train, tout le monde m’a demandé si j’étais au Festival. J’ai répondu que non, sans trop y réfléchir, et en rentrant chez moi je me suis demandée : C’est quoi, être au Festival ? Se trouver à Cannes durant le Festival ? Être dans la salle lumière en train de regarder un film ? Dans une villa autour d’une pool party ? Ou est-ce que zoner sur la croisette, ça suffit pour dire « J’étais au Festival » ? Et est-ce que, dans ce cas, il y a un quota de personnalités à reconnaître pour avoir le droit de le dire ? 

 

 

PS : Je n’ai jamais eu de nouvelles de l’anniversaire de Naomi Campbell.

La Terre est plate comme une pizza hawaïenne

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J’ai dans mon entourage un drôle d’individu. J’ai coutume de l’appeler L’Abominaffreux, mais il ne le sait pas. Nous nous complaisons dans un désaccord permanent à propos d’absolument tout. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un comme lui. Je méprise ses fréquentations, il dénigre mes opinions, je ne comprends pas ses goûts cinématographiques, il moque mes idoles, je lui reproche d’être obtus et il me trouve imbaisable (c’est dire à quel point il a tort).

Tous les vendredis pourtant, nous dînons ensemble. Par « dîner » j’entends partager une pizza et quelques bières. L’Abominaffreux ne consomme ni eau ni légumes, ce qui réduit considérablement nos possibilités. Les semaines se suivent et se ressemblent : Je commande une Margherita, lui une hawaïenne (c’est dire s’il est infréquentable) et, n’étant d’accord sur rien, nous nous disputons à propos de tout. Tout, sauf nos collègues, cette intarissable source de critiques. C’est à celui qui dénichera le plus saugrenu de leurs défauts, la plus agaçante de leurs manies, le plus discret de leurs innombrables travers. Les médisances sont notre seul terrain d’entente, il s’agit d’en profiter au maximum. Je ne suis pas mauvaise à ce petit jeu, mais l’honnêteté m’oblige à préciser que la tache est aisée.

La trêve, cependant, ne dure jamais assez longtemps. Et nous avons tôt fait, vendredi soir après vendredi soir, d’aborder les sujets de discordes. Tous les autres, donc. La semaine dernière, nous étions attablés dans un des établissements dont nous sommes coutumiers, je ne sais plus quel était le propos de notre dispute, quand il a dit : de toutes façons la Terre est plate. Jamais je n’aurai imaginé entendre une telle chose de vive voix, et encore moins de la part d’un ami. J’ai manqué m’étouffer avec un morceau de pizza. Et puis, rationnelle, j’ai préféré pouffer. Il rigolait, forcément. Comment pourrait-il en être autrement ? L’homme auquel je consacre une soirée par semaine ne peut tout simplement pas adhérer à ces théories d’un autre temps. Pourtant rien sur son visage n’indiquait qu’il s’agissait d’ironie. Je l’ai prié de cesser cette plaisanterie, lui ai rappelé que je n’étais pas si naïve et lui si bête, mais il m’a assuré de son sérieux. Je l’ai supplié, il a confirmé. Je l’ai sondé, encore et encore, espérant qu’enfin il admettrait la supercherie. En vain. Je ùe suis résignée. J’ai un ami platiste.

Il m’a fallu quelques instants pour digérer l’information et ma pizza, et puis je me suis dit que, tout bien considéré, il fallait profiter d’avoir un tel spécimen à portée de main, pour en apprendre davantage. Hélas, ivresse oblige, je ne suis plus en mesure de dévoiler tous les tenants et les aboutissants du Grand Complot. Toujours est-il que vendredi j’ai appris que :

La Terre est plate comme une pizza. une chaîne montagneuse sur son pourtour empêche les océans de s’écouler dans l’univers (il me semble. J’ai un doute sur l’existence de l’univers).

Dieu a créé l’Homme à son image, il n’a donc jamais été différent de ce qu’il est actuellement. L’évolution des espèces, c’est des sornettes.

Bien que création divine, l’Homme n’a jamais réussi à aller sur la Lune, c’est beaucoup trop loin. Stanley Kubrick est l’auteur du film de propagande lunaire mis au point par la NASA, directement inspiré par l’oeuvre de Jules Verne.

Les dinosaures n’ont jamais existé non plus. Les ossements découverts çà et là sont de facture humaines. Paléontologue n’est pas un vrai métier. Je ne me rappelle rien en revanche des raisons qui  motivent l’alimentation de ce mythe.

Je ne pensais pas cela possible, mais la soirée est devenue encore plus bizarre. Las de me voir m’indigner à chacune de ses affirmations, L’Abominaffreux a pris la serveuse à parti : « les dinosaures, ça n’existe pas, hein ? ». J’étais ravie, j’allais enfin avoir du soutien. Converser avec une personne rationnelle me ferait le plus grand bien. Il s’y est repris à trois fois. Son français laissait à désirer, notre anglais aussi. Et puis enfin elle a compris : Ahhh ! Dinosauuuuw ! Elle s’est tu pour réfléchir, le soutien était apparemment compromis. Enfin, elle a rendu son verdict. Elle a dit que oui, ils avaient existé. Précisément, elle a dit « Je pense qu’ils ont existé, oui, parce que les femmes ils marchent comme ça ». Elle a posé son plateau sur la table, s’est dressée sur la pointe des pieds, et a paradé sur place, en levant les jambes trop haut et balançant exagérément les bras, mime grotesque d’une femme affublée de stilettos. Quel soulagement ! Les dinosaures existent bel et bien, preuve en est, la démarche de certaines femmes portant certaines chaussures rappelle vaguement Jurassic Park.  L’évolution nous réserve de jolies surprises.

Cette incursion dans la quatrième dimension n’a pas ébranlé mon mode de pensée, mais révélé une faille dans mon raisonnement. Je sais qu’il a tort, j’en suis intimement convaincue, mais je n’ai pas d’argument autre que « Voyons, tout le monde le sait, c’est évident que tu as tort » . Aussi absurdes que soient ses affirmations, elles ne reposent sur rien de moins solide que les miennes. Je n’entends rien aux sciences dures, n’ai aucune connaissance sérieuse en astrophysique ou en paléontologie, pour ne citer qu’elles. Mon rapport à la science, fondamentalement, est dogmatique. J’ai la foi.

Foi en ce que des gens que je suppose plus intelligents, présentent comme étant la Vérité.

Foi en ce qu’on m’a appris à l’école, et dont j’ai oublié l’essentiel.

Foi en ce que je lis dans des livres de vulgarisation auxquels je ne comprends presque rien.

Comme d’autres accordent leur confiances aux ministres du culte et aux ouvrages millénaires, j’ai choisi la science parce qu’elle est pragmatique. Je n’ai pourtant aucun moyen de vérifier par moi-même que Carl Sagan et Stephen Hawking ne me racontent pas n’importe quoi. Je n’ose évoquer Erwin Schrödinger dont le chat me donne des migraines. Fondamentalement, je me contente de les croire.

Loin de moi l’idée de donner du crédit aux théories complotistes, évidemment. Pour eux les choses sont simples et le débat impossible : on nous ment. Sur tout, tout le temps et surtout quand ça les arrange. Mais je l’ai quitté déstabilisée, non seulement par la découverte de son abyssale imbécilité, mais aussi par mon cruel manque de répartie.

La presque demande en mariage

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C’est la Saint-Valentiiiin ! La fête des chocolatiers et des fleuristes ! Et des amoureux, accessoirement. Enfin cette année c’est surtout la soirée du grand dilemme de celles et ceux qui s’aiment : S’empiffrer de pop corn devant Cinquantes nuances plus niaises, ou se bâfrer de chips face à Real-PSG. Cornélien n’est-ce pas ? Comme si la vie ne nous offrait pas suffisamment d’occasions de nous disputer. Et je ne parle même pas des couples qui auront fait le premier choix, et devront en sus mener de fermes négociations pour se décider entre pop corn sucré et salé. Quelle vie, mes amis, quelle vie.

J’ai l’air amer, comme ça, mais ce n’est pas le cas. Je considère que tous les prétextes sont valables pour ouvrir une bonne bouteille de vin. Le reste, c’est de la littérature. Il nous arrive fréquemment de célébrer des festivités qui du reste nous indiffèrent totalement. Combien de nouvel ans chinois passés à nous régaler d’un plateau de sushi et de quelques bières thaïlandaises ; ethnocentrisme assumé qui consiste à considérer l’Asie comme un gigantesque pays aux frontières culturelles incertaines ! D’ailleurs le nouvel an chinois c’est vendredi, et cette année on dîne dans un restaurant indien. De vrais citoyens du monde !

Je n’ai pas toujours fait preuve d’autant de légèreté. Le premier 14 février qui a suivi ma rencontre avec A., je lui ai envoyé une carte postale sur laquelle j’avais griffonné une déclaration d’amour dégoulinante de sottises dans laquelle j’affirmais, je cite « dépérir un peu plus chaque jour passé loin de tes bras ». J’avais reçu sensiblement la même confession, dans un style moins pompeux, et truffée en prime d’adorables fautes d’orthographe.

Un an plus tard, nous avons célébré notre amour dans un Hôtel Spa étoilé de l’arrière pays niçois. Soirée mémorable qui fut l’acmé d’une tragédie en trois actes intitulée : La presque demande en mariage.

Une digression s’impose, sans quoi cette saynète n’aurait aucun sens. L’été qui a précédé la presque demande en mariage, nous avons traversé l’Italie pour assister à celui d’un couple d’amis d’A., parfaits inconnus pour moi à l’époque, mais dont les prénoms étaient étrangement semblables aux nôtres. J’étais rentrée de ce périple satisfaite de ce que la robe pour laquelle je n’avais rien mangé pendant un mois avait fait grande impression, mais pas exaltée par l’acte en soit. Les cérémonies religieuses sont par définition barbantes, et passé un certain degré d’alcoolémie, toutes les fêtes se ressemblent.

La vie aurait continué son cours normal si A., quelques semaines après notre retour, n’avait pas abordé le sujet. D’anodine, la conversation avait pris peu à peu la tournure d’un projet. Quid de la cérémonie ? La robe ? Orchestre ou DJ ? Comptons nos potentiels invités ! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je m’étais retrouvée dans une bijouterie à mater des solitaires. Juste comme ça, au cas où. Il n’en fallait pas davantage pour faire germer une idée qui deviendrait obsession. Le soir même, j’appelais mes amies une à une et leur promettais des fiançailles pour l’année à venir.

Pendant les mois qui ont suivi cette conversation, mon intuition a été confirmée par d’innombrables petits évènements et remarques et d’apparence anodine, mais qui, j’en étais certaine, étaient un discret interrogatoire visant à cerner mes attentes. Je savais pertinemment que lorsqu’A. prétendait faire un tour en ville avec ses copains, ils se réunissaient en fait pour parler de sa future demande. Magnanime, j’abandonnais ça et là des indices, afin d’aider l’homme que j’aime dans sa démarche. Je regardais toutes les émissions, intrinsèquement débiles, dédiées au mariage et les commentais abondamment ; laissais traîner des magazines féminins ouverts à la page « Ces fabuleuses demandes en mariage qui vous rendront folles de jalousies bandes de petites connes » ou « 25 bagues de fiançailles (au-dessus de vos moyens) qui dépotent ! », nous sommes mêmes allés au salon du mariage, « pour tuer le temps ». Je ne voulais, sous aucun prétexte, qu’A oublie la promesse qu’il m’avait tacitement faite. J’avais même cessé de porter des bagues pour, le moment venu, ne pas être entravée par quoi que ce soit. Je me suis donnée du mal, oh que oui.

L’été a laissé place à l’automne auquel a succédé l’hiver, et nous revoilà en février, dans ce fabuleux hôtel, pour la Saint-Valentin. J’étais, rappelons le, dans l’attente sereine d’une proposition qui surgirait immanquablement au cours de l’an de grâce 2012. Quelques heures avant le drame, nous avons enfilé nos maillots de bain et nous sommes rués au sauna, puis au hammam, et encore au sauna, puis dans notre chambre, où nous avons découvert nos visages ravagés par les bienfaits du spa. Mes joues étaient fardées par deux immondes plaques cramoisies que je ne pouvais toucher sans hurler, tandis qu’A. était tout entier parsemé de boutons écarlates. J’aime bien ce moment, a posteriori, parce que c’est l’une des rares occasions en lesquels A., habituellement si impeccable, m’a rejoint dans le monde des débraillés. A cet instant évidemment nous étions dans un tout autre état d’esprit : panique-horreur-confusion-aucun fond de teint n’arrivera à camoufler ce désastre ! C’est donc moches, mais parés de nos plus beaux atours, que nous sommes descendus dîner. Nous avons bu quelques coupes de champagne même si on aime pas trop ça et échangé des banalités en mangeant des trucs meilleurs que d’habitude, respectant ainsi scrupuleusement le protocole de la Saint-Valentin ; et puis c’est arrivé.

Nous étions devant la porte de notre chambre, il était tard, je l’ai ouverte : la lumière était allumée, les rideaux tirés, ce n’était pas normal, jamais je ne partirais d’où que ce soit sans éteindre, ce n’est vraiment pas mon genre. J’ai fait quelques pas hésitants, craignant le pire, et sur mon oreiller j’ai aperçu une petite boîte… Nous y étions, le Grand Jour ! La récompense de ces heures perdues à regarder 4 mariages de merde et Gipsy Crazy Weddind, enfin ! J’ai repensé à ce moment, quelques heures plus tôt, quand A. s’était éclipsé pour commander des boissons et n’avait reparu qu’un quart d’heure plus tard. C’était donc ça ! Demain je passerais la journée au téléphone à raconter cette fabuleuse journée à tout le monde ! J’ai pensé : « Cet instant restera gravé dans nos mémoires, il faut rester calme, surtout » et je me suis jeté sur le lit, ruée sur la petite boîte. Elle était en carton, quel choix étrange ! J’ai attrapé la boîte et je l’ai déchiquetée. J’étais si heureuse. A quel point la bague serait-elle somptueuse ? J’ai saccagé la boîte : C’était des nougats. Offerts par l’hôtel.

 

Des putains de nougats de merde et une connerie de lettre nous enjoignant de quitter la saloperie de chambre avant midi.

Sérieux, Motivé & Cie

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Cette semaine, dans l’Entreprise, on a entamé une petite session de recrutement. C’est le genre d’évènement lors duquel la personne qui en a la charge pense qu’elle a sa carte à jouer pour montrer combien elle est super compétente, alors que je sais que ça va juste être un calvaire. Et qu’en outre, on n’en sort jamais indemne, encore moins grandi. Parce que tu peux embaucher tous les Alekseï Stakhanov de l’univers, on ne se souviendra que de ce type à qui tu as donné sa chance il y a cinq ans, et qui depuis s’est absenté à trois reprises pour les funérailles de sa grand-mère.

Jadis une supérieure hiérarchique a tenté de me refourguer la responsabilité intégrale des recrutements. L’expérience s’est soldée par deux licenciements. Depuis, j’y ai systématiquement participé, mais avec un tas de binômes différente·e·s, et il y a un moment charnière, généralement après le troisième ou quatrième entretien, où l’enthousiasme cède irrémédiablement la place à la résignation. Parce que l’Entreprise étant ce qu’elle est, on est pas la NASA et on a les candidats qu’on mérite.

La première étape, dans La recherche du nouvel employé, c’est le tri de l’énorme pile de CV. Je fais toujours une sélection généreuse parce que l’expérience m’a appris que : sur cinquante personnes que j’appelle vingt-cinq répondront au téléphone, sur ces vingt-cinq seulement quinze accepteront de passer un entretien, et le jour J, sept ou huit s’y présenteront effectivement. Cette règle s’est toujours vérifiée, sauf le jour où j’avais programmé trente entretiens dans la journée, convaincue que nous n’en verrions que la moitié, et que, fait exceptionnel, ils sont tous venus. Le gars qui a passé huit heures à se les coltiner m’a maudit sur autant de générations.

Il n’est pas toujours évident de sélectionner des candidatures pour un poste qui ne demande absolument aucune compétence, alors j’ai mes petits critères éliminatoires. Quand j’ai commencé j’étais regardante sur l’orthographe, mais j’ai vite compris qu’on ne pouvait pas se permettre d’être trop exigeants. Ma marotte, c’est la photo. Quand il n’y en a pas je m’en fiche, mais si elle est présente il y a deux ou trois petites choses sur lesquelles je ne transige pas. Sont invariablement évincées : les photos de pétasses (le trio gagnant étant le selfie-duck face-visage incliné) parce qu’on ne bosse pas pour Tinder, les selfies, bordel j’ai ça en horreur, et les putains de photos de vacances. Si je vois l’ombre d’un ciel bleu, ou pire, un morceau de bras d’une tiers personne, ça part à la poubelle. Gardez ça pour Facebook. Mes collègues masculins pensent que je suis jalouse, évidemment.

Ensuite, je feuillette patiemment des dizaines de lettres de motivations, la plupart pompées sur internet et donc assez semblables. On y apprend rarement grand chose. Tous ces gens cherchent un emploi, dans cette fabuleuse Entreprise qu’est la nôtre, et sont pétris de qualités qu’ils souhaitent absolument mettre à notre service. Parfois, le courrier est adressé à notre concurrent (je jette) ou résultat d’un copié-collé sans relecture : « je suis particulièrement intéressé(e) par un poste chez (nom de l’entreprise) car.. ». Là aussi, je jette. Il va sans dire que l’usage du Comic Sans est également rédhibitoire.

La lecture des CV me passionne beaucoup moins, parce qu’encore une fois nous ne sommes pas la NASA, et les gens qui postulent ont rarement eu une vie professionnelle trépidante. J’aime bien la section Loisirs, c’est la plus rigolote. Il y a des gens qui jouent les bons samaritains et exposent leur passion pour «s’occuper des personnes âgées, venir en aide à mon prochain, faire du bénévolat pour des associations»  (bien sûr, bien sûr), certains se targuent de hobbies peu communs «fascinée par l’étude des cétacés» (ça veut dire : j’aime les dauphins) et d’autres assument : «acheter des vêtements».

Mais la section la plus surprenante, c’est celle qui touche aux compétences. J’ai vu de tout, mais ma préférée est «Capacité de rester longtemps debout». C’est assez récurrent, et je ne comprends pas comment on peut imaginer se démarquer par son absence de besoin de s’assoir régulièrement. Enfin, le critère définitif est linguistique. Je ne me fie pas aux prétentions des candidats sur leur niveau en langues étrangères, parce qu’ils se surestiment la plupart du temps, mais le français est devenu mon obsession. Chaque fois que je surprends la femme de ménage cap-verdienne qui remplace tous les E par des I  en train de tenter de communiquer avec cet employé letton qui ne sait dire que «problème», je me dis que c’est vraiment un élément essentiel.

Ensuite, je passe une après-midi à téléphoner à toutes ces merveilleuses personnes qui souhaitent ardemment mettre leur dynamisme et leur enthousiasme au profit de cette influente entreprise qu’est la nôtre, mais je raconterai ça la semaine prochaine. Là, j’ai du boulot.

Coup de boule à Notting Hill

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J’ai fait la connaissance de Prénom-Composé au réveillon du nouvel an 2008, et il est définitivement sorti de ma vie environ un an et demi plus tard. Dans l’intervalle nous avons été heureux ensemble, assez souvent, mais pas suffisamment. Quand il m’arrive de parler de lui, c’est toujours avec le même qualificatif : Mon ex. C’est le lot commun de ceux que l’on a aimé, être privés de prénom. D’ailleurs je la trouve significative, cette expression, “mon ex”. L’appartenance évoquée par l’adjectif possessif, contrecarré immédiatement par un préfixe esseulé, rappel du caractère irrémédiable de l’affaire… Mais ce n’est pas mon propos.

Quelque jours après notre rencontre, nous étions à présent en 2009, eut lieu notre premier rendez-vous. Pour l’occasion, Prénom-Composé ne m’a conviée nulle part. Il s’est invité chez moi. J’apprendrai plus tard que cette méthode lui était courante, pour des raisons inhérentes à la radinerie. Aux alentours de dix-neuf heures il s’est présenté à la porte de mon minuscule studio, et a jonché les monceaux de merdasses que j’empilais dans l’entrée, pour atteindre la pièce principale puisqu’unique de mon logement. Il a eu la politesse de ne faire aucun commentaire et m’a tendu une bouteille de vin que nous n’avons jamais ouverte, faute de tire-bouchon. Comme il ne me connaissait pas encore, il s’attendait à ce que je lui mitonne un bon petit plat. Je lui ai donc concocté ma spécialité de l’époque : des coquillettes sans beurre ni sel, à consommer assis sur mon lit, pour cause d’absence de mobilier. Il semblait consterné mais encore une fois, s’est tu. Cela ne se produirait jamais plus.

Notre dîner englouti, nous avons entretenu une conversation tout ce qu’il y a de plus banal pour un premier rencard. Il m’a appris qu’il habitait dans la maison familiale (comprenez « je vis chez ma mère« ), qu’il avait étudié une année à la Sorbonne (« comme plein de gens mais ça fait toujours son petit effet sur les provinciales », apprendrai-je plus tard) et qu’il était professeur de français (mais il a oublié de préciser « remplaçant »). A un moment, je ne sais plus quand, nous nous sommes embrassés. Tout se passait comme sur des roulettes, si ce n’est le décor sordide et le dîner infâme. La soirée avançant je l’ai interrogé sur son moyen de transport, soucieuse, s’il rentrait en train, qu’il ne rate pas le dernier. Il a haussé un sourcil et m’a répondu qu’il n’avait pas envisagé de rentrer du tout. Le dernier TER était d’ailleurs déjà parti, nous étions coincés ensemble jusqu’au lendemain matin. Prévoyant, Prénom-Composé avait d’ailleurs glissé dans son sac à dos une brosse à dent et un caleçon propre… Et dire que je n’étais pas sûre quelques heures plus tôt qu’il s’agissait bien d’un rendez-vous galant ! Le malentendu était total, le malaise intégral.

A partir de ce moment, j’ai joué la montre. Mon objectif : ne pas passer à la casserole, tout en n’ayant pas l’air d’essayer d’y échapper. Ambitieux, mais pas irréalisable. Prénom-Composé venait d’abattre ses cartes, et devenait entreprenant. Je feignais donc mille impératifs pour me dégager de ses étreintes. Ce soir là j’ai non seulement fait la vaisselle, mais je l’ai aussi rangée. Je me suis éclipsée pour une quinzaines de pipi, me suis brossé les dents à deux reprises, je changeais de CD toutes les dix minutes même si la chanson n’était pas terminée, et surtout, j’ai beaucoup parlé. J’étais intarissable, quelque soit le sujet. J’ai tenu bon, vaille que vaille.

Minuit était passé depuis longtemps quand ce qui devait arriver est finalement arrivé. Nous étions allongés sur mon minuscule matelas (il avait gagné ce point), toujours vêtus (et moi celui-là) et je m’étais lancée dans le récit minutieux d’un film suédois méconnu mais captivant, découvert pendant la semaine. J’avais hélas négligé le pouvoir soporifique de mes soliloques. Prénom-Composé s’endormait, et pour une raison qui m’échappe aujourd’hui, cette situation m’était insupportable. L’idée de ce presque inconnu dormant dans mon lit, sans doute, ou alors la crainte de baisser la garde et me faire surprendre par un assaut nocturne. Toujours est-il que je le lui ai reproché. Je me suis exclamée « Sois pas nul, t’endors pas ! » et il m’a répondu “Tu n’as qu’à faire quelque chose de gentil pour que je reste éveillé”.

Prise de panique quant à la signification de « quelque chose de gentil« , je lui ai mis un énorme coup de tête.

 

Et, oui, le fait qu’il y ait eu un deuxième rendez-vous tient de l’inconscience.

J’ai testé pour vous : Courir

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Ce week-end, j’ai fait quelque chose que je n’avais pas fait depuis près de dix ans. La dernière fois que j’ai couru, c’était pour l’épreuve d’EPS du baccalauréat. On faisait des tours de stade, encore et encore, c’était un véritable enfer. J’avais obtenu la note de 07/20. Même le type qui marchait en écartant les pieds comme s’il voulait utiliser le maximum d’espace au sol, a obtenu la moyenne. Je pense que ce résultat médiocre tient en grande partie au fait que rien, physiquement, ne justifiait que je sois une aussi déplorable sportive. Les grands échalas et les ados en surpoids, cette fille qui devenait écarlate après quelques foulées, ils ont tous bénéficié de l’indulgence qui leur était dû parce que ça sautait aux yeux, que pour eux c’était vraiment compliqué. Sans doute intériorisais-je trop, et on me pensait fainéante.

Pourtant, le sport, ça ne m’a vraiment jamais réussi. Plus jeune, j’étais toujours la dernière personne qu’on choisissait pour la constitution des équipes de sport collectif. C’est une position assez humiliante, cela va sans dire, mais je ne pouvais pas donner tort à ceux qui redoutaient de me voir intégrer leur équipe. Quand enfin venait mon tour de rejoindre mes camarades, je haussais les épaules et leur jetais un regard gêné. J’avais  envie de leur dire « JE SUIS DESOLEE LES GARS« . J’ai largement contribué aux défaites de mes coéquipiers et c’est une lourde responsabilité, croyez-moi. D’ailleurs, j’ai porté ce fardeau bien au-delà des sports d’équipe. Ayant grandi en Savoie, nos cours d’éducation physique se déroulaient dans les stations de sport d’hiver une bonne partie de l’année. Nombreux étaient ceux, parmi mes camarades, qui avaient intégré le Club des Sports, qui portait bien mal son nom car à ma connaissance la seule discipline proposée était justement le ski. Nous étions divisés en groupe, en fonction de notre niveau. Inutile de préciser que j’étais invariablement reléguée dans la section des plus mauvais. Là encore, j’ai fait mes preuves. Arrivée systématiquement en bas des pistes la dernière, je faisais face à une bande de gamins excédés de devoir m’attendre dans le froid, encore et encore.

Le bac en poche, j’ai jeté mes baskets Décathlon et juré mes grands dieux qu’on ne m’y prendrait plus jamais. Et je m’y suis tenue. Depuis 2007, je me suis refusée à toute activité de type sportif, et Dieu sait qu’il m’a fallu beaucoup d’obstination pour parvenir à cette performance. Toutes celles et ceux qui ont depuis partagé ma vie ont tenté de me convaincre de les accompagner, tenez vous bien, COURIR. On m’a avancé toutes sortes d’arguments, auxquels j’ai toujours répondu par le même : « Courir = l’enfer sur terre« . Je me suis souvent questionnée sur l’intérêt soudain que suscitait un passe-temps aussi ennuyeux, rébarbatif, peu ludique, que la course.

A force d’y réfléchir, je me suis fait ma petite idée sur la question. Je suis quasiment certaine que ce brusque engouement pour la course tient en grande partie au changement de vocable. Je ne sais pas exactement quand cela s’est produit, mais j’ai l’impression que le moment où le footing s’est transformé en running correspond à l’apparition prolifère de photos de filles en baskets et genre-de-legging-de-yoga partageant leur performances sur Instagram. En somme, je pense qu’un mot un peu cool a créé l’illusion que ce qu’il désignait l’était aussi, et qu’en bonnes victimes du marketing, vous êtes tombés dans le panneau.

Ce long préambule m’amène à l’objet de cet article, ou comment je me suis délibérément adonnée à une activité que j’exècre. Avant d’arriver au coeur du sujet, je me dois de faire une dernière digression. Au printemps dernier, A. s’est enrôlé dans une salle de sport. Il répétait depuis de longs mois qu’il s’inscrirait la semaine prochaine, je m’étais habituée à cette litanie que je pensais être une lubie sans suite, comme tant d’autres auparavant, mais un beau jour il est rentré à la maison avec une petite carte noire. Le sésame. Vous connaissez sans doute cette tradition propre aux salles de sport : on s’y inscrit, on y va deux ou trois fois le premier mois puis on se contente de payer un abonnement sans plus jamais y mettre les pieds. Et bien pas lui. Et le temps passant il est devenu sacrément beau gosse. De mon côté, rien de nouveau. Mais l’idée a fait son chemin, qu’il faudrait peut-être faire un petit effort pour ne pas ressembler à un cageot face à mon ravissant compagnon.

Ce qui m’a vraiment décidé s’est produit récemment, et c’est un épisode de ma vie particulièrement dégradant :  J’ai souffert de courbatures aux abdominaux suite à un caca un peu coriace.

Voilà.

Alors quand mon amie Abysse m’a proposé une énième séance de running, je n’ai pas eu le coeur de prétexter un empêchement. J’en ai eu très envie, toute la journée. J’ai envisagé milles excuses, tenté de me convaincre qu’il faisait trop froid, que j’avais mieux à faire, mais quand le moment est venu j’ai courageusement enfilé mes baskets et nous y sommes allées, ensemble. Et j’ai été agréablement surprise, en premier lieu par ce drôle de pantalon qui est étonnamment seyant, et par l’activité en elle-même, qui n’a rien de commun avec mes souvenirs d’adolescence. Nous avons parcouru près de trois kilomètres, et il me semble que mon rythme n’était pas si mauvais, et contrairement à ce que je redoutais les gens que nous croisions ne s’esclaffaient pas sur mon passage ; et si je n’ai pas éprouvé de plaisir à proprement parler, j’en ai tiré une grande satisfaction.

Quand j’ai commencé la rédaction de cet article, quelques heures avant la course en question, je m’attendais à le conclure sur le compte-rendu minutieux de mon supplice. Finalement… Il n’est pas impossible que j’y retourne, un de ces quatre. Et peut-être même qu’un jour je pourrais moi aussi poster des photos sur instagram, #running.

 

Le jour où mon électroménager a tenté de me faire la peau

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Si l’on m’avait demandé, il y a quelques années, si j’aimais les films d’horreur, j’aurais répondu par un NON catégorique. Très peu pour moi. J’ai peur de traverser la route hors passage clouté, alors vous pensez bien.

Un soir que je consacrais à l’introspection-en-buvant-une-tasse-de-thé, je me suis rappelé mes soirées d’enfance avec Fox Mulder et Buffy Summers, ma vieille amitié avec Stephen King, toujours d’actualité, et ma plus récente passion pour American Horror Story et The Walking Dead. Et puis, j’ai toujours frétillé d’impatience à l’approche d’Halloween. L’évidence m’a soudain frappé. “Connais-toi toi-même”, disait Platon. Ce soir là, j’ai fait un pas en ce sens. Des films d’horreur, j’en avais vu une myriade, je n’avais simplement pas conscience de ce qu’ils étaient. Je les imaginais comme des oeuvres interdites et subversives, dont le visionnage laisserait forcément des séquelles éternelles. Je me faisais exactement la même idée du porno et, bref, ce ne sont que des films.

Il y a quelques temps, je lisais Anatomie de l’horreur, un essai justement écrit par Sieur King qui en connaît un rayon sur le sujet. Le premier chapitre est consacré aux amateurs du genre, et cette grande question que se posent ceux qui pour rien au monde ne dépenseraient 10 euros en l’échange de deux heures de frayeur : Pourquoi diable s’infliger cela ?

La réponse du Maître de l’épouvante a piqué mon intérêt. Selon lui, l’effroi provoqué par une maison hantée ou une horde de vampire permet d’échapper un temps à ce qui fait vraiment peur. La salle se rallume, on éteint son téléviseur ou on tourne la dernière page, et c’est terminé. Happy end ou non, le problème est réglé. C’est une horreur maîtrisable, contrairement au dérèglement climatique, aux guerres qui éclatent ici et là, aux attentats-suicide et au cancer qui frappe au petit bonheur la chance (cette liste n’est évidemment pas exhaustive) . Il n’existe pas de touche OFF pour ça et c’est bien le problème. Moi, j’ai du mal à vivre en sachant tout cela. J’évite d’y penser autant que possible, ça m’affecte beaucoup trop. L’inéluctabilité de la mort me fout le cafard. La relativité du temps encore plus. Tous les amateurs d’horreur sont-ils des poules mouillées incapable d’accepter la violence de l’existence ? Je ne sais pas, mais moi oui. La fiction est un refuge bien confortable.

Pourtant, il est arrivé quelques fois que… ça déborde. Je ne sais pas vous, mais la nuit je deviens franchement irrationnelle. Tous les soirs ou presque, je demande à A. de se relever pour fermer correctement la porte de la chambre “pour ne pas que les monstres puissent rentrer”. C’est une plaisanterie, bien sûr, mais il n’a pas intérêt de refuser. Il y a quelques jours, je lui ai téléphoné à minuit parce que je mourrais de soif et de peur de sortir de la chambre. Je venais de regarder Poltergeist. Je n’avais pas eu aussi peur du couloir depuis Le jour où mon téléphone et ma télévision se sont associés pour m’éliminer.

C’était une nuit d’hiver semblable aux autres, froide et obscure. Je dormais comme j’ai coutume de le faire à trois heures du matin, lorsque qu’un bruit m’a tiré du sommeil. Le son était familier mais il m’a fallu quelques secondes pour l’identifier. Vous savez, cette petite mélodie exaspérante qui retentit quand on repose un téléphone fixe sur sa base ? Cette remarque s’adresse aux vieilles personnes, j’en ai bien conscience. Et bien c’était ça, le bruit. Incongru au milieu de la nuit, mais pas vraiment inquiétant. J’ai tâté le lit pensant n’y trouver que des peluches draps mais ma main a rencontré le corps d’A. Je l’avais soupçonné un instant de passer de mystérieux coups de fil au milieu de la nuit, mais il dormait comme une biche. J’ai replongé illico dans mes rêveries. Pour une courte durée, cependant, puisque la mélodie a retenti à nouveaux quelques minutes plus tard. Deux fois au lieu d’une. Agaçant. Je me suis assoupi jusqu’à la nouvelle intervention de mon téléphone.

Cette nuit là, j’ai dormi par intermittence. A intervalle irrégulier, la sonnerie déchirait le silence. Une, deux, trois fois de suite. Réveil en sursaut après réveil en sursaut, mon exaspération s’est transformé en anxiété. Puis en angoisse. Bien sûr, il aurait suffi de me lever et de débrancher l’appareil une bonne fois pour toutes, mais je n’en menais pas large. Traverser le couloir dans la nuit noire, seule et vulnérable… Inconcevable. Il n’empêche que la situation était intrigante. L’innocence d’A étant certaine,  j’ai supposé qu’un inconnu s’était introduit chez nous. Mais l’idée était absurde. Pourquoi s’amuserait-il avec le téléphone au lieu de nous cambrioler ou nous violer ? Pour nous agacer ? Qu’avions-nous fait de si affreux pour mériter cela ? D’autant que le pauvre homme s’infligerait le même supplice, cette hypothèse ne tenait pas debout. Ce n’est qu’après une dizaine de réveils brumeux que j’ai compris la raison de ce manège. L’instigatrice ne pouvait en être que la télévision. Cette petite garce, désireuse de m’aspirer dans un vortex qui me conduirait dans je ne sais quel dimension démoniaque, avait logiquement exigé du téléphone qu’il m’attire à elle. Effroyable complot ! J’étais bien décidée à ne pas tomber dans le piège que me tendait mon électroménager, et continuais d’endurer le tourment d’un sommeil en pointillé.

Le cauchemar durait depuis près de deux heures quand la sonnerie a eu raison également du sommeil d’A. Il a expédié la couette, ouvert la porte anti-monstres, et à travers la cloison je l’ai entendu qui retirait les piles du téléphone. Il est revenu sain et sauf et s’est rendormi comme si de rien n’était. Fin de l’histoire.

N’empêche, je ne l’ai pas prévenu du danger.

Abysse

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Abysse est revenue. Je ne peux pas dire qu’elle m’a réellement manqué, parce que je m’habitue avec une cruelle facilité à l’absence de ceux que j’aime, mais je suis ravie qu’elle soit de retour. Elle a passé ce dernier été loin de moi, loin de la Méditerranée, à Saint Malo où elle apprenait à devenir policière. Avant son départ vers le nord, nous avons travaillé côte à côte quelques temps dans une entreprise qu’elle a voulu quitter à peine embauchée, exerçant un poste qu’elle méprisait davantage chaque jour. J’ai toujours su qu’elle allait me quitter, avant même que nous tombions en amitié.

Abysse m’a donné un sobriquet ridiculement long alors que nous nous connaissions à peine. A cette époque j’aurais utilisé pour la décrire cette affreuse expression que l’on réserve aux simples d’esprit : “elle est gentille”. Et c’est vrai qu’elle l’est. Elle est de ces gens à qui l’on ne veut rien cacher, parce qu’ils paraissent incapables de juger autrui. Son venin, elle le garde pour elle. C’est un exercice inédit, pour moi, de la persuader que non, elle n’est pas idiote, ni trop grosse, que sa vie n’est pas une succession d’échecs, que l’amour n’est pas réservé aux autres. Parfois c’est difficile. Quand je lui assure qu’elle se trompe, que nous ne la détestons pas tous pour cette anecdotique bêtise, elle me rétorque qu’encore une fois elle est en tort, toujours en tort selon nous ! C’est de ma faute, je n’aurais pas dû prononcer à voix haute le mot “paranoïaque”. Mais je débute, ne m’en veux pas.

Notre premier rendez-vous s’est organisé plusieurs mois après qu’elle en a évoqué la possibilité. Ce retard est dû en grande partie au fait que n’ose jamais rien proposer, terrorisée à l’idée que les gens qui semblent apprécier ma compagnie ne fassent en fait preuve que de diplomatie, et dissimulent leur mépris. Abysse a commandé un verre de vin, et avant même d’avoir trempé ses lèvres dans son breuvage, s’est confiée comme on le fait généralement après quelques tournées. Elle m’a donné l’impression d’avoir attendu ce moment très longtemps, tant elle s’empressait de me dérouler le fil de sa vie dans l’ordre chronologique, de son adolescence de fille en surpoids à cette dernière année de libertinage. Je suis de nature taciturne, et il faut du temps pour pénétrer mon intimité. Pourtant, ce soir là, désarmée par sa simplicité, je me suis laissée prendre au jeu des confidences. On a gagné pas mal de temps comme ça.

Abysse m’est devenue indispensable ce soir là.

Les histoires d’A.

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Aujourd’hui, A. et moi fêtons notre septennat d’amour. Les élections qui se dérouleront aujourd’hui tiennent de la mascarade, notre relation est un régime autocratique. Je ne ferai donc pas durer inutilement le suspens : Réélu !

A vrai dire, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il s’est passé le 19 août 2010. Sans doute un évènement axé sur les échanges de fluides corporels, mais qu’en sais-je ? Nous avions fixé cet anniversaire au temps lointain où il nous semblait nécessaire de célébrer notre amour de façon formelle. Comme A. n’a jamais été capable de retenir la date que nous avions pourtant choisi ensemble, et que j’ai fini par en oublier les origines, les festivités se limitent à un SMS. Quand j’y pense.

Sept ans, c’est vertigineux. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, parce que les histoires d’amour n’intéressent que ceux qui les vivent, sauf quand les gens sont particulièrement célèbres, ou des personnages de fiction. Alors je dirai simplement que j’ai beaucoup de chance.

Ces derniers moi j’ai passé pas mal de temps à réfléchir à ces grandes idées que sont l’amour et le bonheur conjugal, et j’en suis arrivée à la conclusion que les deux sont totalement dissociables. L’amour, tel que je le conçois et l’épouvre personnellement, est un fait totalement irrationnel. On ne tombe pas nécessairement amoureux de quelqu’un parce qu’il partage nos idées et nos goûts musicaux, ou qu’il correspond à un quelconque idéal. On tombe amoureux. Point. Romain Gary n’a eu de cesse dans ses romans de développer l’idée que l’amour consiste à inventer l’autre. Je pense que c’est vrai, dans une certaine mesure. Tomber amoureux est sans doute l’expérience la plus extraordinaire qu’il soit donné de vivre, et pendant les premiers temps d’une romance, cette période que mon amie Fanny nomme “lune de miel” et qui dure plus ou moins longtemps selon les aptitudes de chacun, la projection est si forte que l’autre semble n’avoir aucun défaut. Je ne dirais pas que l’amour rend aveugle, mais au moins pendant cette période, les imperfections de l’autre, les aspects déplaisants de sa personnalité où de son physique n’apparaissent pas comme des travers, mais comme des fantaisies, des extravagances qui en font immanquablement un être extraordinaire.

Il arrive fatalement un moment où, à force d’usure, le prisme sentimental s’érode, et l’on se trouve alors face à un être humain. Ni plus ni moins. Je ne dis pas que l’amour se fait la malle, simplement que la réserve de poudre de perlimpinpin n’est pas inépuisable. C’est je pense le moment décisif d’une relation. Cet instant où un rire strident cesse d’être mélodieux, une attitude de femme-enfant devient de la puérilité, et cette manie de vérifier trois fois si le gaz est éteint avant de sortir, exaspérante. Vous voyez ce que je veux dire ? C’est là qu’intervient le second ingrédient nécessaire à la recette d’une relation épanouie : la compatibilité. Je dois reconnaître que dit comme ça, ça ne fait pas rêver, mais passons. Le jour où autrui apparaît tel qu’il est, avec ses innombrables petits et grands travers, on découvre si oui ou non la vie sera possible avec lui, si l’on sera capable de dépasser nos différends. Nous sommes des mammifères, et en tant que tels la monogamie est une absurdité. Je pense qu’une relation pérenne repose essentiellement sur une commune façon d’appréhender la vie, davantage que sur les questions triviales nécessaires aux inscriptions sur les sites de rencontre, qui sont souvent celles que l’on se pose lors des premiers rendez-vous.

C’était ma grande théorie de l’amour et du bonheur conjugal. Vous pouvez retourner vaquer à vos occupations.

Putain de camion

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J’ai une théorie. Elle a germé lors d’une de ces interminables soirées à se bousiller les yeux devant les chaînes d’information continue, et par la suite chaque nouveau drame est venu l’étayer. Il y a un an jour pour jour, j’ai eu le malheur de constater sa validité. Quand je lui en ai fait part, A. m’a reproché mon cynisme. Il s’agit pourtant de pragmatisme, rien de plus. J’y pense à chaque fois que j’hésite à participer à un évènement que l’époque nous oblige à considérer comme risqué. C’est cette phrase de rien du tout que je ressasse à longueur d’année qui m’aide à ce pas céder à la panique :

“Ce truc auquel nous assistons dure suffisamment longtemps, et se déroule sur une surface assez importante pour que, s’il se passe quelque chose, nous ayons de gigantesques chances de ne pas être au mauvais endroit, au mauvais moment.”

J’y crois dur comme fer. Nous l’avons mis en pratique l’an dernier, et je comprends mieux, a posteriori, pourquoi A. semblait si consterné par mon fatalisme. Lorsque, peu avant 23h00, rue Pastorelli, nous nous sommes trouvé face à un essaim de coureurs effrayés, je suis restée interdite. C’est lui qui m’a sorti de ma torpeur, m’a enjoint de suivre le mouvement. Et plus tard, alors que je peinais à fuir cet ennemi invisible, c’est encore lui qui, d’un coup de pied, a fracturé la porte de l’immeuble dans lequel nous nous sommes réfugié .

Evidemment, nous ne risquions rien. Le camion avait frappé beaucoup plus loin, et la crevure était sans doute déjà morte. Il n’empêche, nous tentions de sauver notre peau. Je sais maintenant qu’en cas de danger réel mes chances de survie sont minces. Trop fragile, trop maladroite, trop émotive. Je ne peux compter que sur la chance. A., au contraire, toujours aux aguets, ne s’appuie que sur lui.

Et pourtant, ce qui nous a sans doute sauvé, ce qui en tous cas nous a indéniablement éloigné du mauvais endroit où nous nous trouvions peu avant le feu d’artifice, c’est une triviale recherche de toilettes convenables. Lorsque, les jours après le drame, j’ai déroulé le fil de la soirée, j’ai été abasourdie de découvrir à quel point il s’en était fallu de peu. A quel point aussi j’avais raison. Le truc auquel nous venions d’assister avait duré suffisamment longtemps, et s’était déroulé sur une surface assez importante pour que, bien qu’il se soit passé quelque chose, nous ayons eu la chance de ne pas être au mauvais endroit, au mauvais moment.

Cet article a été rédigé les larmes aux yeux.