Claquemurée

Mar-08-2020 22-21-25

J’ai développé face aux choses de la vie une distance qui me permet d’en apprécier le caractère narratif. Quand le confinement est devenu notre seule perspective d’avenir immédiat je m’en suis, très égoïstement, réjouie. Rodée à la solitude, casanière de surcroît, j’avais la certitude de disposer de suffisamment d’espace et d’imagination pour ne pas me sentir à l’étroit. J’avais confusément conscience du drame qui se jouait à l’extérieur. Les gens qui meurent dans les hopitaux, les familles qui s’entassent dans des logements insalubres, celles et ceux qui continuent de travailler la boule au ventre, le désastre tant moral que financier que représente pour beaucoup cet enfermement forcé. Mais tout cela était loin, si loin de moi, que ça ne m’atteignait pas. Seule me parvenait cette évidence : ce que nous vivons est historique. 

Encore aujourd’hui, je peine à admettre que tout cela est bien réel. Le pangolin, l’humanité en quarantaine, la distanciation sociale, les attestations de sortie qui changent tout le temps, l’interdiction de s’asseoir sur les bancs, ce médecin marseillais aux faux airs du Big Lebowsky… Plusieurs fois par jour, je me rends compte que c’est vrai. Que je ne tiens pas un rôle tertiaire dans un film de science-fiction de série B. Que ce sont les vraies choses de la vraie vie. Le monde d’aujourd’hui. Et je ris. J’éclate d’un rire tonitruant, seule dans le silence de mon appartement.

Les premiers jours j’ai ressenti, non l’envie de sortir -de cela je me passe aisément- mais de pouvoir le faire. On reconnaît sans doute la liberté, à l’instar du bonheur, au bruit qu’elle fait quand elle s’en va. Ce désir m’a totalement quittée. Je ne me suis aventurée à l’extérieur que trois fois, pour me ravitailler à la hâte. La ville était vide. Les commerces fermés avaient placardé des affichettes inutiles. Les passants portaient masques et gants. Je me sentais nue, le visage offert au virus. Je suis rentrée chez moi et me suis enfermée à double tour. Le monde d’aujourd’hui mesure 63m2. C’est assez. J’ignore si je dois me réjouir ou m’inquiéter de la rapidité avec laquelle je me suis accoutumée à cette vie nouvelle. Je me surprend parfois à penser à « la vie d’avant » comme à un lointain souvenir. La vie d’avant c’était il y a un mois. C’était il y a une éternité.

La dernière fois que j’ai touché un autre être humain, je m’en souviens parfaitement, c’était ma mère le 14 mars. Elle a caressé ma joue et je me suis exclamée « Hep hep hep la distanciation sociale ! ». C’est une interaction parmi tant d’autres, qui aurait dû rapidement tomber dans les oubliettes de ma mémoire. Mais les temps ont changé. Je ne sais pas quand je toucherai à nouveau un autre être humain. Cette pensée est vertigineuse. Il y a fort à parier que quand nous serons à nouveau libres de nos déplacements, je me glisserai dans un tramway aux heures de pointe, pour redécouvrir le plaisir de me blottir contre des inconnus.

Mais je vais bien. Très bien, même. A l’échelle de ma vie, une toute petite vie humaine perdue au milieu de millards d’autres, le confinement est une opportunité. Celle d’écrire, vraiment. Je conçois parfaitement ce que cela a d’indécent. Que je ne souffre pas comme les autres. J’ai conscience, plus que jamais, d’être extrêmement favorisée. J’ai lu récemment que la romantisation du confinement est un privilège de classe, et je tache de ne pas l’oublier. La vie ici s’écoule au ralenti. Je n’ai pas hâte qu’elle reprenne son cours normal. J’apprécie, profondément, chaque seconde de cette parenthèse.

J’ai commencé la rédaction de ce texte il y a trois semaines. En le relisant, à l’instant, je me suis aperçue combien les choses avaient changé. J’en ai retranché quelques passages, devenus caducs. Je suis depuis rentrée tout à fait en moi-même. Les applaudissements qui me tiraient les larmes me laissent maintenant indifférente. Je cuisine un peu, dors davantage, parle de moins en moins. Je n’ai toujours pas nettoyé mes vitres. Et même si je continue d’affirmer le contraire, je ne pense pas que nous saurons tirer la moindre leçon de cette mésaventure. Pourtant, j’appréhende tout cela avec légèreté.

On parle beaucoup de l’après, pour se donner du courage. J’entends çà et là des rumeurs de fêtes orgiaques et de révolution. J’espère sincèrement que ces projets ne seront pas mis à mal par la léthargie collective, parce que ce sont d’excellentes raisons de sortir de chez moi.

Mettre des chaussures, aussi.

L’inconnu de la cave à vin

inconnu

C’est arrivé un soir de janvier, désoeuvré comme se doivent de l’être les soirées hivernales. J’ai plus tard prétendu avoir assouvi une curiosité purement sociologique. Ce même attrait pour les sciences humaines qui m’avait jadis servi à justifier mes visionnages intensifs d’émissions de télé-réalité, ou encore d’avoir frayé avec un platiste. La vérité, c’est que je m’ennuyais. J’étais curieuse,  certes, mais j’avais surtout envie d’un peu de compagnie masculine. 

C’est arrivé un soir de janvier, j’ai installé apprivoiseungarçon sur mon téléphone.

Cette démarche ne me ressemble pas. Je me suis toujours tenue loin des apps de dating (autrefois appelées sites de rencontre, la terminologie évolue mais les intentions restent les mêmes : faire du sexe), car elles me privent des rencontres fortuites, évènements dont je raffole peut-être plus encore que des individus qu’elles impliquent. Je venais de mettre un terme à une histoire qui n’avait pas vraiment commencé, et comme à chaque fois qu’un homme sort de ma vie, il me semblait que jamais je ne rencontrerai son successeur. A chaque rupture depuis mes dix-huit ans la même idée s’impose à moi : ma vie sexuelle vient de s’achever, là, avec cet idiot.

C’est arrivé un soir de janvier, j’ai défié le fatum et suis sortie de ma zone de confort. J’ai créé un profil, choisi quelques photos à mon avantage mais pas trop parce que je déteste décevoir les gens, minutieusement rempli toutes les sections ; une heure plus tard j’étais prête à faire de nouvelles rencontres. Deux de plus et je me résignais au fait que non, je n’avais envie de communiquer avec personne. 

Je me suis bien vite aperçue combien ce contexte modifiait mon rapport aux autres, et  l’idée que je me fais de la séduction. Moi qui jamais n’ai éconduit quiconque pour des raisons d’ordre esthétique, je faisais la moue devant des photos d’inconnus. Pire : je me suis découvert des critères ; totalement arbitraires. Ainsi il n’était pas question que je parle à celui-là à cause de son bouc, à tel autre parce qu’il portait un marcel, comme si l’un ou l’autre trahissaient une odieuse personnalité. J’ai éliminé de ma sélection les trentenaires barbus, qui se ressemblent tous. J’ai développé une aversion pour les photos dans les voitures, sans raison. 

J’ai été stupéfaite de découvrir à quel point les hommes aiment la vie. C’est une mention qui apparaît très régulièrement dans les profils des célibataires, généralement suivi de « et les choses simples ». Il me semble pourtant que l’amour de la vie va de soi, qu’il fait consensus auprès de l’humanité tout entière. Il n’est donc pas besoin de le préciser. Tous les candidats qui clamaient leur adoration de l’existence ont donc été évincés.

Les expressions « bon délire » et « lol » étaient éliminatoires. Il en allait de même pour « Miss ».

J’ai banni de mes investigations les sportifs et les motards, car je sais d’expérience que ces individus ont pour seul objectif d’embrigader les autres, et qu’il n’en est pas question.

Rédhibitoires, les pseudonymes idiots genre Mâlealpha ou Cupidon06, ainsi que tous les pauvres bougres qui portent le prénom de mon ex, car oui la vie est injuste (même si on l’aime).

Je me suis surprise à exclure certaines localisations, pour des motifs inavouables.

Je jugeais à l’emporte-pièce, et je me jugeais de le faire. Cette application démoniaque faisait de moi une personne que je n’aimais pas beaucoup, en plus de mépriser ses utilisateurs.

Je m’apprêtais à renoncer quand il est apparu. D m’a immédiatement intriguée ; il ne jouait pas le jeu. Son profil ne contenait aucune photo, pas la moindre information sur son âge, sa profession, ses hobbies, ses mensurations, ses goûts culinaires, ce qu’il attendait de cette vie dont nous raffolons tous. Il n’avait strictement rien rempli. En guise de description, ces quelques mots : 

« J’aurais pu remplir mon profil de banalités, en tout genre. Par exemple choisir avec précaution une multitude de qualités sans saveur ou des défauts sans égo. 

So what? Le secret de mon bonheur réside dans ma liberté. Alors, comme Miles, je travaille -beaucoup- et une fois prêt j’improvise en essayant d’oublier ce que je sais. »

Alors, pour la première fois j’ai cliqué sur «accepter le charme». Six messages plus tard nous convenions d’un rendez-vous, le lendemain soir. Je ne savais rien de lui, sinon que son orthographe était correcte, qu’il utilisait les emojis avec parcimonie, et semblait apprécier Miles Davis. C’est ce qui m’attirait chez lui. Ce garçon était un mystère absolu, là où les autres s’efforçaient de dévoiler tout ce qui pouvait les rendre attirants aux yeux de la gente féminine. D n’avait ni âge ni prénom ni visage. Nous avions décidé de nous rencontrer dans une précipitation dénuée de raison. La situation était délicieusement absurde, et surtout : j’adore les surprises.

La première chose qu’il m’a dite, en me rejoignant : «Je pensais que tu allais te défiler. C’est sacrément courageux, accepter un tête à tête avec un inconnu. »

A compter de cet instant, nous avons suivi le protocole habituel qui consiste à se raconter l’un l’autre. Ce soir là j’ai appris qu’il était graphiste, avait un style vestimentaire très pointu qui consistait à ne porter que des vêtements noirs et hors de prix, qu’il se passionnait pour le jazz et l’art contemporain, avait trente-six ans et deux enfants dont je n’ai jamais connu le prénom, vécu quelques mois à Montréal, étudié dans un lycée catholique, qu’il avait choisi son pseudonyme sur apprivoiseungarçon en réponse au mien, D étant l’équivalent anglophone de la note de musique , ce que j’ignorais et n’avait donc eu aucun effet ; qu’il pratiquait la plongée sous-marine et l’humour noir, méprisait les réseaux sociaux, avait un temps côtoyé une sud-américaine cinglée, et quantités d’autres détails dont j’ai tout oublié. Son visage est flou maintenant, mais je me souviens avec netteté du temps passé à ses côtés. Jusqu’au milieu de la nuit nous avons évoqué les chaises de nos rêves, et nos polices d’écritures favorites, et le noir sublime de Pierre Soulages, et les trucs que je vole dans les musées, et le jazz qui le transporte et dont me contente d’aimer l’idée, ce qu’il n’a pas compris, de toutes façons personne ne comprend ça ; et les podcasts qui pullulent et les cryptomonnaies dont il pense qu’elles peuvent véritablement changer le monde et la misogynie de Jacques Brel, et les talents gâchés par la paresse ; mais jamais de nous. Jamais de ce que nous étions l’un pour l’autre

Quand le jour s’est levé nous n’avions plus rien des inconnus de la veille. Et le garçon que j’avais sous les yeux, maintenant doté d’un visage et d’une histoire, était largement à la hauteur de la surprise attendue.

Nous nous sommes revus, quelques fois. C’est une de ces histoires qui se terminent sur un SMS resté sans réponse, sans que l’on sache vraiment pourquoi. En pareilles circonstances, j’aime à penser qu’il est arrivé à mon interlocuteur quelque terrible accident qui l’empêche à tout jamais de me contacter. Parce que dans le cas contraire, je devrais me résigner au fait que les hommes sont une inépuisable source de déception.

D’autres corps que le sien

les garçons

Le soir où l’on a décidé de ne plus être un couple, il m’a dit : Je dois céder ma place. Je dois laisser à un autre l’opportunité de te rendre heureuse et de te faire grimper aux rideaux. J’aurais pu lui en dire autant. Je savais, nous savions, que d’autres personnes entreraient dans nos lits, dans nos vies. Qu’une fois la douleur passée nous nous remplacerions, inévitablement.

L’hiver a rapidement laissé place au printemps, et avec lui l’appel du corps, a devancé ce que mon esprit était capable d’envisager. C’est à ce moment là, quand mes yeux se sont ouvert à nouveau, quand j’ai posé sur les hommes un regard différent, quand je les ai vu non plus en tant qu’individus mais bien comme des mâles, que s’est posée la question du deuil. Dans un épisode de Sex and The City, Charlotte estime que l’abstinence (sexuelle et sentimentale) après une rupture doit être équivalente à la moitié de la durée de la relation qui vient de s’achever. J’ai longtemps tenu cette règle comme docte. Seulement voilà : (8 : 2) + 29 = 33. Cela ne me semble finalement pas très raisonnable.

Je me suis encanaillée bien avant la fin de la période de probation. Une soirée qui dérape sur un canapé, un galop d’essaie pour me débarrasser de ma virginité nouvelle, pour me prouver que j’en étais capable, puisqu’il fallait bien passer à autre chose. Je me souviens du SMS que j’avais envoyé aux filles ce matin là, « J’ai copulé *emoji avec le chapeau pointu et le sans-gêne* » et des tonnes de félicitations reçues en retour. Abysse voulait les détails de l’affaire, la taille de l’engin, et quand et comment et ohlala ! L’Amie Prodigieuse m’a simplement demandé si je m’étais sentie à l’aise. Elles savaient, sans que je l’ai jamais formulé, que la perspective de mon corps nu devant un autre était effrayante. Qu’il faudrait jouer de nouvelles chorégraphies après toutes ces années. Que tout pour moi était à réapprendre.

A chacun des hommes qui a tenté de me séduire, grâce à ceux que j’ai éconduit et ceux qui se sont refusés à moi, à chaque fois que je me suis abandonnée dans les bras d’un autre, à chaque premier baiser, chaque « Où est ma culotte ?» j’ai appris. Sur moi. 

J’ai appris que je n’avais pas à pâlir de ce corps qui souvent m’encombre.

Que ma morale est élastique, mais que citer Oscar Wilde est rédhibitoire. 

J’ai apprivoisé mon image, appris à faire preuve de légèreté. 

Je me suis découverte vulnérable et résiliente, déterminée et sélective. 

J’ai appris que les compliments sont parfois sincères, à dire non et reconsidérer la question. Que je plaisais aux hommes et que ça me plaisait. 

J’ai appris qu’il ne faut pas s’attarder dans les histoires qui ne sont pas d’amour, mais que j’aime à naviguer sur le grand nuancier des sentiments. Que les jolies histoires n’ont pas toujours l’apparence que l’on attend d’elles. 

Je me suis résignée à ce que je ne cesserai jamais de pleurer à cause des garçons, mais que ça n’est pas grave tant qu’ils ne l’apprennent pas.

J’ai redécouvert la tendresse ; j’avais oublié combien elle m’était nécessaire. 

J’ai appris que j’ai la peau douce et un cul d’enfer.

J’ai retrouvé aussi les doutes inhérents à la séduction. La violence des Vu, la cruauté de la friendzone, la façon dont le temps se distord interminablement dans l’attente d’une réponse, d’un signe de vie qui parfois ne vient jamais. J’avais oublié combien il est douloureux de se faire éconduire. Pas la perte de l’autre et de l’avenir potentiel qu’il représente, de cela je me passe très bien, mais les coups à l’égo que représente un rejet. Et ça reste. Ça laisse des traces. J’ai l’humiliation facile. Alors j’ai aussi appris à relativiser. Appeler mes copines et bitcher sur des types formidables soudain devenus des connards. Me laisser chanter mes propres louanges : C’est un naze il ne te mérite pas, tu vaux mieux que ce petit crétin sans envergure, ô formidable femme, il y a des milliards de types sur Terre tu t’es simplement entichée du mauvais boug. Et m’efforcer d’y croire même si elles ne le connaissent pas, le fils de chien pour qui j’étais trop bien. Et me dire : Au suivant !

Le célibat comble mon goût des surprises. Chaque rencontre est une promesse (rarement tenue). J’aime à me familiariser avec un visage, une intonation de voix, un vocabulaire, découvrir les lubies des uns et des autres, leur fantaisies vestimentaires ou leur usage de la ponctuation ; la somme de détails qui font un individu, de ses anecdotes à sa façon de tenir une fourchette. Pénétrer, même brièvement, l’intimité d’un autre, me procure une joie sans pareil. 

J’ai appris à vivre sans aimer. Juste moi, c’était vertigineux au début. J’ai redécouvert la solitude, la vraie. Celle qui consiste à n’être avec personne, et non se sentir seule en présence d’autrui. L’une est délicieuse, l’autre abjecte. Jamais je ne me suis sentie aussi libre, aussi en phase avec moi-même que durant l’année qui vient de s’écouler. J’ai pris plaisir à faire des plaisanteries grivoises, poster des photos aguicheuses sur les réseaux sociaux, lever le voile de ma pudeur excessive. Il m’a semblé sortir d’une trop longue anesthésie.

J’ai eu beaucoup de temps, ces derniers mois, pour réfléchir. Et il me semble impensable de faire reposer mon bonheur sur les épaules de quelqu’un d’autre. La vie à deux n’est pas une fin en soi, c’est le grand enseignement de cette année de célibat, la première de ma vie d’adulte. Il est plus que probable que je tomberai amoureuse à nouveau, mais rien ne sera jamais pareil puisque je sais maintenant que les grandes histoires d’amour peuvent avoir une fin. Je ne me jetterai plus dans une relation avec cette certitude inébranlable que tout peut bien s’écrouler autour de nous, au moins l’amour restera. Parce que je sais, même si tout indique le contraire, qu’il existe une part de doute inexpurgeable. 

J’ai appris à être ma priorité.

Il y a un an, jour pour jour, j’ai pris la décision la plus difficile de ma vie. Il ne s’est pas écoulé une seule journée sans que je m’en félicite. Je suis terriblement heureuse.

Suzanne & eux

belle de jour

   J’étais très belle quand j’étais jeune. J’avais les cheveux très blonds, très longs ; jusqu’au bas des reins. On m’en parlait tout le temps. Mes amies disaient que je détenais peut-être le record du monde des cheveux les plus longs, mais je savais que c’était faux parce que j’avais lu quelque part qu’en Inde, les hommes ne les coupaient jamais et qu’à la fin de leur vie leurs cheveux mesuraient plusieurs dizaines de mètres. N’empêche, je laissais dire. 

   Toutes les filles du village étaient amoureuses du même garçon, Serge. Qu’est-ce qu’il était beau, Serge ! Il était grand aussi, mais pas fluet comme les autres adolescents. Il sentait bon. Il ressemblait à Cary Grant. On lui tournait toutes autour et lui faisait comme si de rien n’était, mais un jour il m’a choisie. Je n’en revenais pas ! Il avait l’embarras du choix, et de toutes c’est moi qu’il voulait. Il travaillait dans le café de son père, et un soir à la fin de son service il m’a dit qu’il voulait m’emmener dîner. Alors le lendemain j’ai emprunté une robe à ma cousine, qui était un peu plus âgée et beaucoup plus coquette que moi, et on est allé dans un restaurant italien, à la ville. C’était une soirée merveilleuse. On s’est promené en bord de mer, il m’a offert une glace. Avoir Serge à mes côtés, c’était comme un rêve qui se réalisait. Il m’a ramenée chez mes parents à l’heure exacte à laquelle je devais rentrer, et au moment de me quitter il a voulu m’embrasser, mais je l’ai repoussé. J’en mourrais d’envie, évidemment, mais je n’avais jamais flirté avec un garçon. J’avais peur de mal faire et qu’il ne veuille plus de moi. On est sorti ensemble quelques fois, à chacune de ses tentatives je me dérobais. Finalement il s’est lassé, et je l’ai perdu. Il a épousé une fille du village plus dégourdie que moi. J’en ai pleuré, mais pleuré ! J’étais inconsolable.
Serge, c’était mon premier amour, et je ne l’ai jamais embrassé.

   Trois ans plus tard j’ai épousé Philippe, que je n’ai jamais aimé. Mais il était gentil et toutes mes amies se mariaient les unes après les autres ; disons que j’ai suivi le mouvement. C’était l’époque, aussi, tout le monde se mariait jeune. Philippe adorait mes cheveux, il disait qu’il était tombé amoureux de moi à cause d’eux. Il les caressait, les brossait, les tressait. Avec le recul, je pense qu’on peut parler de fétichisme. La noce a eu lieu le jour de mon vingtième anniversaire, et on a emménagé dans un petit appartement, à deux rues de la maison où j’avais grandi. J’ai trouvé une place dans une blanchisserie, en attendant de tomber enceinte, ce qui finalement n’est jamais arrivé. 

   Je me rendais au travail à bicyclette. Je faisais le même trajet tous les jours, et j’avais l’habitude de saluer les commerçants, même ceux que je ne connaissais que de vue. C’est comme ça que j’ai rencontré Jacques. Un soir, un pneu de mon vélo a crevé devant sa librairie. Je n’avais jamais vraiment prêté attention à lui, c’était juste un homme parmi d’autres que je croisais de temps en temps. Je lui ai demandé si je pouvais téléphoner chez moi, pour que quelqu’un vienne me chercher. Il avait un vélo lui aussi, alors il a proposé de réparer le mien. C’était notre toute première conversation. Le magasin était minuscule et sentait très fort le papier. Il m’a emmené dans l’arrière-boutique, et là il m’a embrassée ! Je ne m’y attendais pas du tout. J’ai découvert ce jour-là ce qu’était un vrai baiser. ça n’avait rien à voir avec ce que je faisais avec mon mari. C’était formidable, renversant, époustouflant ! Evidemment, nous sommes devenus amants. Jacques était marié, lui aussi, mais il s’en était mieux sorti que moi : il avait un enfant. Pendant deux ans, nous nous sommes retrouvé dans l’arrière-boutique de la librairie, tous les matins et soirs de la semaine. Je n’ai jamais culpabilisé. Ce qu’on faisait ne pouvait être mal, ce que l’on ressentais l’un pour l’autre, ça ne pouvait pas être mauvais. Les week-ends me paraissaient interminables, parce que nous les passions chacun avec notre légitime. J’en mourais, de ne pas le voir. Loin de lui je m’étiolais. Pendant deux ans, j’ai adoré le lundi parce que c’était le jour des retrouvailles. Mais c’était très dur aussi, alors un jour je lui ai dit « Je n’en peux plus, enfuyons-nous ! ». Et c’est ce qu’on a fait.

   Mon frère était à la tête d’une agence de publicité, et il vivait à ce moment là avec son équipe dans un hôtel à Rome. On a fait nos bagages en cachette, et un matin on a pris le train pour Paris, puis Marseille, et enfin Rome. On a débarqué dans l’hôtel de mon frère, qui n’était au courant de rien, on lui a dit qu’on était en cavale et qu’on avait besoin d’un hébergement provisoire. Il était d’accord. Il a dit qu’il fallait que nous appelions nos familles pour les informer, et qu’après on pourrait rester. 

   ça a duré quatre mois. On ne parlait italien ni l’un ni l’autre, mais on avait trouvé des petits boulots pour subvenir à nos besoins. Mon frère nous aidait beaucoup, aussi. Il a vraiment été chic. Pendant quatre mois, on a vécu la dolce vita. On visitait Rome, on faisait beaucoup l’amour et on buvait tout le temps du vin. Et surtout on essayait de ne pas penser à ce qu’on avait laissé derrière nous, et ce qui nous attendait dans l’avenir. Parce que même si on était très heureux, cette situation ne pouvait durer et on le savait bien. On recevait sans cesse des lettres de nos amis et nos familles qui nous conjuraient de revenir à la raison. Notre amour était né dans la clandestinité, mais à Rome nous vivions comme un couple normal. Nous étions loin de tout, personne ne nous jugeait. On se noyait dans la foule des touristes et des autochtones. Me promener main dans la main avec lui, c’est la plus belle chose qui m’est arrivée dans la vie.

   Une nuit j’ai rêvé que le fils de Jacques se suicidait. Je me suis réveillée en panique, seule. Jacques était parti livrer des journaux, il ne rentrait que pour le déjeuner. J’étais dans tous mes états ! C’était un rêve très réaliste. Je connaissais le visage de son fils parce qu’il m’avait montré des photos de lui, qu’il gardait dans son portefeuille. Cette nuit-là le téléphone sonnait, et on apprenait que le garçon, qui n’avait que six ans à ce moment-là, s’était pendu à un arbre, et que c’était à cause de ce que nous avions fait. Parce que son père l’avait abandonné pour une femme. Et comme c’était un rêve, je voyais son petit corps inerte, son visage… Affreux ! Une heure plus tard, mon frère est entré en trombe dans la chambre. Il m’a dit « Suzanne, tu dois rentrer ! Que tu quittes Philippe passe encore, mais tu ne peux pas briser une famille ». Je lui ai raconté mon rêve et j’ai fondu en larmes. Il avait raison. Il m’avait déjà acheté un billet de train pour le jour même, et un autre pour Jacques, le lendemain. Il ne voulait pas que nous rentrions ensemble de peur que nous changions d’avis pendant le voyage.

   Alors nous avons fait l’amour une dernière fois, et Jacques m’a accompagnée à la gare. C’est la dernière fois que je l’ai vu, lui sur le quai qui essayait de ne pas pleurer, et moi dans ce maudit train qui me ramenait vers une vie que je détestais. 

   Quand j’ai retrouvé Philippe, il m’a prise dans ses bras et m’a juré qu’il ferait tout pour me rendre heureuse. Il ne m’en voulait même pas, il m’aimait trop.

   Le lendemain j’ai coupé mes cheveux très court.

Jeune et Jolie

BELLE

Cette année, j’ai découvert que je suis belle. C’est bizarre de le dire, encore plus de l’écrire. Je n’ai pas encore l’habitude.

Je l’ai su il y a longtemps, mais je l’avais oublié. Les hommes ont ce détestable pouvoir sur moi, de défaire de leur indifférence ce qu’ils ont produit avec leurs mots. Et il n’y a guère que dans leur regard que je me reconnais. Peu importe le reflet que renvoient les miroirs, ou combien ma mère, mes amies, me répètent à n’en plus pouvoir que non, je ne suis pas trop grosse, que ma tête est tout à fait proportionnelle au reste de ma personne, que les poches sous les yeux ça n’est pas  bien grave, pas plus que mes incisives qui souvent restent enfermées dehors, que ma peau a une couleur tout à fait normale,  et je t’assure que ton nez n’a aucun défaut majeur, de toutes façons de la cellulite on en a toutes, même Scarlett Johansson ! Tout cela glisse sur moi comme l’eau sur les plumes du proverbial canard : j’ai besoin hélas, trois fois hélas, d’être validée par un mâle. L’enfer, c’est les hommes.

Bien sûr j’étais réticente au début. Elégante probablement, charmante c’est possible, drôle je l’espère, cultivée je fais tout pour. Mais belle ? Vraiment ? Je n’y crois pas encore tout à fait. C’est pourtant souvent la seule raison pour laquelle on me conte fleurette. De prime abord j’ai trouvé ça un rien vexant, ce manque de considération pour mon Moi profond, d’autant que jamais l’apparence d’autrui n’a interféré dans mes choix amoureux. Et puis j’ai trouvé ça formidable.  Enfant, je n’avais d’ambition plus grande que de devenir belle. Parce que c’est la caractéristique la plus injuste qui soit, et que donc elle confère un grand pouvoir. Un genre de qualité absolue, attribuée au petit bonheur la chance par la loterie génétique. Un rappel que la vie est une chose cruelle. Du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours pensé que les belles femmes avaient une chance extraordinaire, car non seulement tout serait toujours plus simple pour elles, mais encore parce que cela éliminait d’emblée une case de la liste des tourments existentiels. 

C’était grisant, au début, vraiment. Un regain de confiance en moi quasi inédit. Je battais le pavé d’un pas assuré, prenais un plaisir nouveau à admirer mon image dans les surfaces réfléchissantes. Je me suis même adonnée à ces rituels auxquels je n’avais jamais consenti : les masques hydratants et les gommages exfoliants et les crèmes régénératrices, et toute cette batterie de produits hors de prix dont on se tartine en espérant qu’ils servent à quelque chose. J’ai posté sur les réseaux sociaux des photos à mon avantage, sans me cacher derrière le second degré. J’ai accepté les compliments, non comme une marque de politesse de mon interlocuteur, mais en tant que remarques sincères. Je me suis bientôt sentie capable d’amadouer cette féminité dont on me rabat les oreilles depuis ma naissance, et avec laquelle je ne m’étais jamais sentie vraiment en phase. Parce que, tristement, j’associe féminité et beauté. Et que je me sentais une légitimité toute nouvelle.

Mais je ne suis pas la seule fille sur Terre. Il y a Instagram, et je vis sur la Côte d’Azur, et c’est incroyable comme les femmes y sont sublimes. Je me suis aperçue que, certes belle, je l’étais nettement moins que beaucoup d’autres. Il y a des quantités pléthoriques de jambes interminables, de culs bombés, de ventres plats, de nez retroussés, de lèvres pulpeuses, d’yeux en amande, de cheveux soyeux, de poitrines parfaites… Les jolies filles ça court les rues. Les plus jolies, plus désirables que moi. C’est une évidence, mais ça m’a buté le moral. Alors comme je ne pouvais pas éliminer une à une toutes les bombasses de Nice, j’ai commencé par me désabonner des meufs bonnes que je suivais sur Instagram. Je me suis séparée, le coeur lourd, de cette armée de mannequins qui ravissait mes pupilles depuis des années. Adieu Kylie, Kendall, Gabrielle, Kaia, Emily, Caroline, Louise, Denni, Freja, Charlotte, Lily Rose, Sophie, Cara, Lena, Alexa, Chiara. Mais Instagram est un sacré farceur, et malgré cette lourde campagne d’unfollow, leurs visages parfaits apparaissaient régulièrement dans mes suggestions. Et je suis une esthète, alors une à une, je les ai réintégrées. Rebonjour Chiara, Alexa, Lena, Cara, Sophie, Lily Rose, Charlotte, Freja, Denni, Louise, Caroline, Emily, Kaia, Gabrielle, Kendall, Kylie. Elles existent et moi aussi, je dois faire avec. 

J’ai beaucoup réfléchi au concept de Beau, et j’en suis arrivée à la conclusion que ça n’existe pas, dans l’absolu. La beauté n’est qu’un standard mouvant. C’est un Ici et Maintenant auquel j’ai la chance de correspondre (pas assez à mon goût). Des cases à cocher. Des injonctions à respecter. Moi, je crois que la beauté, la vraie beauté est ailleurs. Qu’elle se situe hors des questions mathématiques, du rapport taille/poids-écartement des yeux- angle du nez- profondeur des pores. Je crois que la beauté, c’est une intonation de voix, une démarche sautillante, la façon dont un visage se métamorphose brutalement en un sourire, c’est le mouvement d’un poignet, une manière de retrousser ses manches, de croiser-décroiser ses jambes, de passer sa main sur sa nuque, un regard dans le vague. Je crois que la beauté, c’est cette myriade de petits incidents qui dévoilent qui l’on est.

J’espère être capable un jour de voir en moi ce qui me trouble chez les autres. 

39 bonnes raisons de rester en vie

MARK

Dans Manatthan, Woody Allen énumère une dizaine de raisons de vivre. Frédéric Beigbeder a augmenté cette liste de cinquante-deux propositions dans Une vie sans fin. Voici ma contribution. La liste n’est pas exhaustive, vous pouvez ajouter les vôtres en commentaires ; on a jamais trop de raisons de vivre.

  • Les premiers baisers
  • Les manches retroussées
  • L’odeur de la pâte à modeler
  • Toutes ces personnes dont j’ignore jusqu’à l’existence et qui un jour entreront dans ma vie
  • Les pigeons qui traversent la route sur les passages piétons
  • Les jolis incipits
  • Les anecdotes grivoises de mes amies
  • Pleurer au cinéma
  • Le soir, tous les soirs, quand j’enlève mes lunettes et que le monde alentour se métamorphose en tableau de Nicolas de Staël
  • Le trait d’eye liner d’Anouk Aimée dans Un homme et une femme
  • Le livre que j’espère écrire, un jour, sait-on jamais…
  • Tomber amoureuse, encore
  • On n’a toujours pas retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès
  • Les règles typographiques
  • Le vendredi à 15h30
  • Se coucher dans des draps frais
  • Tant de films à voir, de livres à lire, de musiques à écouter, de lieux à arpenter
  • Rire !
  • Ma voisine de 98 ans qui est super fraîche
  • Retourner à NYC au moins une fois
  • Le mot : Palinodie
  • La tendresse
  • Les mises à jour d’Instagram
  • Le regard de Mathieu Amalric
  • L’air mélancolique de Kristen Steward
  • La lointaine perspective de la retraite (peut-être)
  • La période euphorique entre la première gorgée d’alcool et le début de l’ivresse
  • Les vidéos de point noirs sur Youtube
  • La sensation d’avoir une putain de bonne idée
  • S’endormir après l’amour
  • Se rendormir quelque soit le contexte
  • Les premiers jours de l’automne
  • Le puzzle que mes parents ont commencé il y a 35 ans et que je me suis promis de terminer
  • Se gratter là où ça démange
  • Les documentaires doublés en voice over
  • Tous ces articles dans mes favoris qui ont l’air passionnants et que je n’ai pas encore pris le temps de lire
  • Les pois wasabi
  • Les perspectives d’avenir
  • Mark Ronson qui joue du piano cheveux au vent

Droit de réponse

Il y a quelques semaines j’ai publié le récit doux-amer d’un presque rencard avec un camarade de classe oublié : Tout me plaît chez lui, sauf lui.
Je misais sur le fait que ce texte lui demeurerait inconnu, ce n’est pas glorieux mais je suis lâche. La vie m’a rappelée à l’ordre. 
Ce qui va suivre n’est pas mon oeuvre : voici sa version des faits.
Merci beaucoup, M. pour ton incroyable compréhension, et pour le mot Rallongi.
elaine
Je ne saurais dire si Chantal a changé depuis le lycée. Disons qu’elle a raisonnablement grandi mais je retrouve sans peine les traits et expressions présents dans ma mémoire. C’est surtout son look qui la transforme. Elle porte désormais les cheveux très courts, presque ras. Je reste un peu dubitatif, sensible que je suis aux longues et épaisses chevelures. Mais bon, cette coupe ne lui va pas si mal et de toute façon peu importe, je revois Chantal sans arrière-pensée. Cela ne m’empêche tout de même pas de remarquer son décolleté plongeant et sa jupe courte.
Dans les premiers instants, nous entamons la conversation timidement ; j’imagine que c’est naturel après une si longue parenthèse. Mais très vite, nous nous sentons à l’aise l’un avec l’autre. Ce n’est pas si fréquent de mon côté. Combien de tête-à-tête, quelle que soit leur nature, m’ont paru interminables, piégé par le bulletin météo du soiffard du coin ou le sourire benoît d’un jeune sosie de Yolande Moreau. Là, c’est tout le contraire, tout ce que dit Chantal m’intéresse, m’amuse, me surprend, m’incite à rebondir sans retenue.
Est-elle encore communiste ? Merde, non. Ecologiste ? Génial, elle l’est ! Et activement semble-t-il. Enfin activement… dans certaines limites. Elle m’explicite son engagement antispéciste tout en tailladant un hamburger dégoulinant de barbaque. C’est incohérent, et par la force des choses charmant.
Nous aimons Gainsbourg. Chantal est agacée par le ton gouailleur qu’il adopte à la fin des refrains de Hold-up. Je n’adhère pas à sa théorie mais me délecte qu’une personne sur Terre puisse s’en faire la réflexion.
Nous évoquons les bidets, leur usage, leur actualité. Typiquement le genre de discussion surréaliste dont je raffole et qui nécessite une certaine complicité avec son interlocuteur. J’ai remarqué que souvent l’absence érode l’alchimie entre les gens ; là, elle l’a décuplée.
Les petites découvertes exquises s’amoncelant, je commence imperceptiblement à voir Chantal avec d’autres yeux. D’autant plus qu’elle a rapidement mentionné être célibataire. Elle ajoute vouloir se montrer plus sélective en matière d’hommes. Pas à l’excès, j’espère.
Chantal est très attirante. Il émane d’elle une lascivité et une brillance intellectuelle qui ne laisseraient de marbre que le dernier des imbéciles. Le genre de phénomène qui doit rendre folles toutes celles qui, bien que correspondant parfaitement aux critères canoniques de la beauté, deviennent invisibles dès lors que Chantal se trouve à leurs côtés.
Comment n’avais-je pas remarqué cela avant ? Ces éléments étaient pourtant déjà présents, ou du moins en gestation. J’étais certainement le dernier des imbéciles. Enfin, soyons indulgents avec ma période survêtement uni et lavage de cheveux hebdomadaire car au fond tant mieux : c’est captivant de redécouvrir quelqu’un avec un regard neuf. Je ne change pas d’attitude pour autant, il me semble que ce n’est pas le moment.
Chantal m’annonce devoir partir. Nous ne passerons pas la soirée ensemble, encore moins la nuit. Bien sûr, je n’aurais pas été spécifiquement contre. Mais ce n’est rien, je ne prends pas cela pour une marque d’indifférence et reste quelques instants debout au beau milieu de la terrasse, planté comme un témoin de Jéhovah devant une porte close.
Le lendemain, jour de mon retour en Savoie, je me demandai si je devais proposer à Chantal de se voir à nouveau. Je craignis de m’imposer et décidai de prendre rapidement la route. Ces magnifiques routes de montagne méditerranéennes m’offrirent un cadre rêvé pour me repasser le film de notre entrevue (si tant est que ma nuit blanche n’y fût pas suffisante).
Il était désormais clair que Chantal me plaisait. Difficile d’y échapper dans la mesure où elle rend une minute passée en sa compagnie plus marquante qu’une semaine auprès de gens ordinaires, à savoir approximativement 99% des troupes. Grâce à elle, aucun risque de jalouser ces bons vieux connards dont on trouve le profil sur Linkedin. Ils peuvent bien énumérer les statistiques de leur entretien annuel comme autant de pichenettes sur votre nez, il suffit de se tourner vers Chantal et voir son sourire moqueur pour être sûr qu’ils n’ont rien compris. Je me perdis et m’enfonçai sur des sentiers presque caillouteux pendant plusieurs minutes avant de me résoudre à rebrousser chemin. On aurait pu mettre cela sur le compte de mon trouble si je n’étais pas coutumier de ce genre de rallongi.
Pas facile d’inviter Chantal à boire un verre à l’improviste, nous habitons à six heures de route. Je m’aventure donc à lui demander si elle a partagé mon ressenti par SMS. A ce moment-là, je suis plutôt optimiste quant à sa réponse, je pense fermement qu’elle me laissera au moins une porte entrouverte. C’était sans compter sur l’absurdité de l’existence. Elle m’envoie à la place le fameux laïus qui fait débander. Celui sur l’amitié. Lui-même.
J’insiste un peu mais ses messages se font de plus en plus laconiques et espacés. Je me résous péniblement à l’idée que cette après-midi si spéciale pour moi ne l’avait peut-être pas été tant que ça pour elle. Jusqu’à ce que je tombe sur ce texte.
Je pourrais en cosigner presque chaque mot. C’est con, nous en tirons des conclusions complètement différentes. Je balance entre plusieurs états d’esprit, tout à tour ragaillardi d’avoir plu à Chantal et d’autant plus contrit de ne lui avoir finalement pas plu.
Le je-ne-sais-quoi que décrit Chantal est un petit tyran. Il me refuse le droit d’être idéalisé par son philtre dévastateur quoiqu’éphémère. C’est le seul invité qui manque à la fête. Pourtant son absence crève les yeux. Du moins les siens. J’espère qu’il va finir par se pointer celui-là…
J’ignore si je pourrais te plaire mais j’en crève d’envie.

Les gens qui s’aiment se séparent souvent

J’ai écrit ce texte en 2015, pour un concours de nouvelles organisé par le Muséobar, et dont le thème « Modane, ville frontière« , m’avait pour la première fois conduite à utiliser des éléments de ma vie pour bricoler un ersatz de littérature. Je n’ai pas gagné, mais j’ai reçu le prix Coup de Coeur de Fabrice Melquiot. C’était incroyable ! C’est aussi la première fois que des gens ont aimé ce que j’avais écrit, sans être aveuglés ni par l’amour qu’ils me portent, ni par leur envie de me foutre à poil. Ce jour là j’ai compris que j’avais peut-être vraiment un truc avec les mots. 

Ce texte a 4 ans, je n’en ai pas modifié une virgule. Je l’ai relu à l’instant et il est à des années-lumières du chef d’oeuvre dont je croyais me souvenir. Je vous laisse juger.

Sep-05-2019 21-23-27

Un train bondé quitte bruyamment la ville. Je suis de la partie, prise au piège entre trois Samsonite et leurs volubiles propriétaires. J’inspire, j’expire : j’étouffe. Le genre de truc qui me donne envie de ma faire hara kiri, mais pas maintenant. Papi est mort, hier. A des centaines de kilomètres d’ici, à des milliards d’années lumière de moi. Un train bondé me mène vers le territoire isolé de mon enfance : Modane.

Nice La disgracieuse mélodie du téléphone fixe a pénétré la mousse épaisse de mon bain, et une ombre est passée. Il n’était plus l’heure de prendre des nouvelles. C’est la respiration saccadée de mon père qui m’a arraché les premières larmes. Il ne m’a rien dit, ne pouvant, ne voulant ; sans doute aussi conscient de la vanité des mots, de leur incapacité à exprimer l’essence de la vie, ou de la mort. J’ai dit « j’arrive » et j’ai raccroché. Un whisky sec, trois mouchoirs, sèche tes larmes chérie. Papi ne me manquera pas. je le savais amoindri par un mal dont j’ignore l’origine, et voici des années que nous ne nous étions ni vu ni parlé. Je garde de lui de bons souvenirs, des souvenirs d’enfants en sépia qui ne sont que des images vides de sens, vouées à se répéter éternellement, toujours hors contexte. Sa mort ne changera rien pour moi. Mais elle implique un long périple dans l’espace et le temps, auquel succèdera une semaine d’obligations familiales.

2008 La presque adulte que je suis ne convient en rien à l’enfant que j’étais. Je ne suis ni vraiment belle, ni très intelligente. Je me démarque par ma paresse croissante et une faculté hors norme à m’attirer le mépris de mes camarades. A leurs yeux je suis loufoque ; au mien d’un banal ennui. Je me cherche en vain. Je voudrais me réinventer, mais comment faire quand tout le monde sait déjà qui l’on est ? Les petites villes ont ceci de singulier que tout le monde se connaît. Mes voisins, mes parents, mes amis et les amis de mes parents, ceux de mes voisins, me connaissent depuis l’enfance ; ils ne comprendraient pas. Ils ne verraient pas que je suis une autre, quand bien même je me métamorphoserais. Je dois partir. Mes études serviront de prétexte aux centaines de kilomètres, aux interminables heures de voyage que j’imposerai entre mon avatar et moi. Je choisirai un endroit où je ne suis personne et je deviendrai celle que je veux être. Je me déguiserai en fille cool et sûre d’elle, et si je suis patiente, avec le temps, je la deviendrai. 

Monaco J’ai fourré l’intégralité de mes vêtements noirs dans un grand sac de voyage, noir également. Deux chemise de flanelle, une combinaison en crêpe de soie. Un polo, un jean taille haute, trois robe (une trapèze col Claudine, une robe portefeuille et  une mini en velours côtelé). J’ai pris tous mes collants pour m’assurer de trouver une paire qui ne sera pas filée et quelques paires de chaussure au petit bonheur la chance. Je culpabilise de me montrer aussi futile, comme incapable de porter décemment le deuil. La mort se fiche bien que vos escarpins soient accordées à votre sac à main. La mort prend tout ce qui lui passe sous la main, dévaste tout sur son passage ; voyez la qui scie avec zèle une branche de mon arbre généalogique. Je n’ai pas vu la Maurienne depuis 6 ans. Je l’ai quitté comme un amant disparaît au petit matin pour ne jamais revenir. Par surprise. La revoir, c’est faire face. Me faire face, aussi. A celle que j’étais. Modane m’a vu grandir, j’y ai passé les 18 premières années de ma courte vie, et pourtant, au plus fort de la journée, quand le soleil est à son Zénith et que la vie bat son plein, il m’arrive de l’oublier complètement. Lorsque l’on me demande d’où je viens, je reste évasive. D’une petite ville en Savoie, vous ne connaissez pas… Revenir implique d’assumer ma cavale. L’angoisse me prend à la gorge.

2006 Ma bande et moi squattons le Cancre dès que nous sommes dégagés de nos obligations pédagogiques. Cette grande salle délabrée, mal chauffée, où retentit le moindre son, est le QG de centaines de lycéens bruyants. Ma bande évolue chaque semaine au gré des disputes et des malentendus. C’est un groupe à géométrie variable, ses subdivisions sont nombreuses souvent incertaines. Ma bande compte une quinzaine de personnes qui entretiennent des rapports fort différents. Je ne fréquente pas tout le monde, mais j’en suis. Oh, pas un membre important comme S. ou M. bien sûr, mais cela me suffit. Je ne suis plus seule, c’est l’essentiel. Nous nous entassons à 15 sur les bancs morcelés qui flanquent des tables carrelés. Il n’y a qu’une seule table dont tous les carreaux sont encore solidement fixés au plateau. Elle est fort prisée le mercredi par celles et ceux qui souhaitent vraiment étudier. Existe -t-il un lycéen qui n’ait jamais arraché un carreau ? J’en ai pris un, hier, en souvenir. C’est ici que j’ai embrassé L. pour la première fois, l’an dernier. Une galoche mémorable qui a fortement dégoûté les quelques personnes présentes. C’est ici aussi que B. m’a plaqué, il y a quelques jours. Je suis restée digne, j’ai feint de comprendre ses balivernes en ravalant mes larmes, et j’ai laissé mon chagrin exploser aux toilettes. Nous nous sourions poliment quand nous nous croisons, ici même. Après tout, nous nous connaissons à peine. La bande ne survivra pas au baccalauréat. Je ne le sais pas encore, mais je sens confusément que nos liens sont trop ténus. Nous ne sommes finalement liés que par le fait que nous sommes au même endroit, au même moment. L’été qui suivra le lycée sera solitaire. Chacun vaquera à ses occupations, certain travaillent et d’autres non. L’éloignement géographique, rendu plus que tangible par le fait que je ne suis pas motorisée, suffira à me faire renoncer à mes amis.

Menton Le voyage a vraiment commencé. Première frontière. J’ai enjambé les Samsonite, refoulé l’envie de gifler les voyageurs ; mon sac et moi avons bondi dans le train pour Cuneo. A. me rejoindra dans quelques jours. Il n’a pas pu se libérer. Sans doute n’en avait -il pas très envie non plus et je le comprends. Tout ce qu’il connaît de moi résulte de ma fuite hors de Savoie. Elle doit lui paraître un territoire vraiment hostile ! A. est l’antithèse exacte de tout ce qui m’attire chez un homme. Son indiscutable beauté, sa gouaille, l’accent du midi combinée à une incontrôlable frénésie de parole. Nous sommes tombé amoureux par erreur, il y a 3 ans. Il a emménagé chez moi (un sac de sport qui contenait l’intégralité de son patrimoine matériel) et nous ne nous sommes plus jamais quitté. Jusqu’à aujourd’hui.

2004 Avant la bande, il y a eu la bande. D’autres visages, d’autres noms. Je suis collégienne. Partageant notre existence entre amourettes stériles et amitiés acnéiques, nous passons la majeure partie de notre temps libre au Skate Park fiché entre la piscine et le stade municipal. L’installation me semble fabuleuse : Deux rampes et un rail scellés au sol. L’hiver le métal nous gèle les mains, l’été il est si chaud qu’on ne peut s’asseoir. Les garçons avaient rapidement investi les lieux, bientôt rejoint par les filles. Dès lors, ils préférèrent rouler des pelles plutôt que des mécaniques, et le sport devint le prétexte aux flirts adolescents. Nous passons nos après midi affalés en grappe en haut des modules, tandis que les planches à roulettes gisent tristement sur le bitume, deux mètres plus bas. Un paradis peuplé de jeunes gens formidable, dont je me sens toujours un peu en marge, tiraillée entre l’attrait du groupe et celui non moins grand de la solitude. 

Cuneo Ma cousine B, et mon cousin X seront de la partie. Nous avons été séparé il y a bien longtemps par des querelles familiales auxquelles nous n’entendions rien, mais qui ont suffi à faire de nous de parfaits étrangers. Le temps des retrouvailles a sonné. Nous ne savons les uns des autres que ce que notre grand mère, par le prisme d’une imagination vieillissante, nous racontait. Je nous imagine tous trois avançant lentement sur un planisphère. B a interrompu son tour du monde (elle se trouvait hier en Equateur, au Guatemala ou dans un de ces pays exotiques que je peine à situer) et X vit en écosse où il occupe un poste à responsabilité dans une entreprise qui en a sans doute également. Ils sont paraît-il en train de réussir leur vie. Que penseront-ils de moi, mon embonpoint et mon emploi qui me rejette chaque jour un peu plus loin dans l’ennui ?

2002 J’ai 12 ans ; ma chambre est le témoin des bouleversements de l’adolescence qui pointe son nez. Les murs sont recouverts d’affiches qui dégringolent. J’ai punaisé au dessus mon lit un poster gigantesque sur lequel le nez de mon chanteur favori effleure le pubis d’une femme. Le cadrage lui coupe la tête, alors souvent, je m’imagine à sa place. Que ressent-on en de pareilles circonstances ?J’en frémis de terreur. Au milieu des photos de vacances, j’ai fixé une page arraché d’un magazine que j’ai trouvé chez mes grands parents. Une photo d’un acteur américain assez quelconque, noir et blanc, regard fixé sur l’objectif. Une citation entre guillemets occupe un quart de la page : « Je suis prédestiné à jouer les fous ». Comme la page est collé sur la porte de mon armoire, je la lis chaque matin. Elle ne signifie rien, je ne vois pas en quoi la vie le prédestinait à cela, mais la phrase me subjugue. Il m’arrive de l’entendre en boucle dans ma tête. J’ai aussi gardé mes Playmobil. Je l’assume difficilement, mais prends encore plaisir à les faire se mouvoir. J’en ai patafixé beaucoup au plafond, où je les ai disposé en saynètes comiques. De temps à autre un personnage me tombe dessus, et me voilà sur la pointe des pieds sur la chaise de bureau, pour le remettre à sa place. Maman dit que c’est dangereux, mais je m’en fiche. Elle ne comprend rien.

Torino Mon train aurait dû quitter la gare depuis un bon quart d’heure. Mes voisins, un couple de sexagénaires francophones, paniquent devant la probable perspective de rater leur correspondance. Ils vont à Venise, cliché merdique. J’ai planqué mon roman dans mon sac. A la minute où ils comprendront que nous employons la même langue, ils engageront la conversation à grand renfort de question sur le réseau ferroviaire italien, auxquelles succèderont des remarques sans intérêt sur leurs vacances, pour finir en banalités éculées. Je me suis trop bien vautrée dans le silence pour briser mes voeux. Mon voyage m’emmènera beaucoup plus loin que le leur, ils ne comprendraient pas. Déjà je sens Modane ;  ses tentacules invisibles me serrent la poitrine. L’angoisse du départ se mue en un pot pourri de sentiments divers ; nostalgie, regret, et quelque chose d’autre

2000 Je suis à l’école primaire, mais plus pour longtemps. Le jardin est mon terrain de jeu, mon territoire. J’ai déjà enduit la façade de la maison de papier toilette, dessiné des cages et un gardien de but pour improviser une partie de football, j’ai foulé le gazon pied nus des centaines de fois. Il y a un mélèze dans le jardin, souvent je l’escalade. Je grimpe très haut, aussi haut que je le peux, et une fois je suis tombée, mais je n’ai rien dit à personne. Aujourd’hui, je joue avec P. Nous venons de fabriquer une tyrolienne chargée de remonter des seaux plein de terre jusqu’à la route ; première étape d’une construction qui ne verra sans doute jamais le jour. Nous travaillons à ce projet depuis le début de l’après midi, et toutes nos tentatives se sont soldé par de cuisants échecs. Nos mains sont en feu, mais la tâche est trop importante pour que nous nous laissons abattre par de menues blessures. La guerre qui nous oppose à d’autres enfants du lotissement, et qui a motivé nos activités du jour, ne fait que commencer. Elle durera tout l’été, et il n’y aura ni gagnant ni perdant. Mes parents nous regardent d’un oeil amusé, mais tout ceci est pour nous très sérieux.

Bardonechia J’ai aperçu les premières neiges entre Alpignano et Rosta, au travers de la fenêtre sale du SFM. Mon rythme cardiaque a dû légèrement augmenté, je l’ai senti battre plus fort dans mon thorax. Etant enfant c’est le premier palmier, esseulé dans la vallée de la Roya, qui m’enchantait. Il indiquait la toute proche côte d’Azur. Aujourd’hui, chemin inverse, la neige me submerge d’émotion. Je suis sur la parvis de la petite gare de Bardonechia, l’ultime étape avant Modane. Le froid me pénètre comme un million d’aiguillons, ma tenue est beaucoup trop légère. Mes tennis en toile et mon léger chandail sont complètement hors de propos, ici. Je le suis moi aussi. J’ai très peu pensé à Papi -Feu Papi- pendant le trajet, comme s’il n’était que le prétexte à un plus grand dessein. Quand je pense à Papa, bien vivant, je pleure. C’est son chagrin qui me peine, bien davantage que sa source. Je me promets de sangloter pour l’enterrement. Ce sera facile, les églises me foutent le cafard.

XXème siècle La période la plus heureuse de ma vie se situe au siècle passé. Je suis une enfant souriante, choyée par des parents aimants. Mes souvenirs sont flous, et se limitent pour l’essentiel au sentiment d’un bonheur absolu que rien ne saurait troubler. Je porte d’adorables robes aux couleurs chatoyantes, je m’écorche sans cesse les genoux en chahutant joyeusement. Les étés sont parsemés de longues promenades en forêt, les hivers partagés entre bonhommes et batailles de boules de neige. La vie est belle.

Modane, 19h45 Derrière le pare-brise du minibus qui franchit 8 fois par jour la frontière franco-italienne, je revois pour la première fois, adulte, le décor de ma vie. Passé le tunnel s’étale la Maurienne, écrin de ma naissance, nous passons devant la maison penchée, odeurs d’urine et fous rires garantis, le collège et ses milliers de voix fantômes (dont la mienne), puis la route tortueuse qui mène jusqu’à la gare ferroviaire. Je redeviens Pupuce, première du nom. Aucun sobriquet ne m’a jamais aussi bien défini. Modane, mince frontière où se confrontent mon enfance et moi. Maman. Elle a changé. Des rides se sont creusées sur son visage, mais elle a toujours cette même douceur dans le regard, cette lueur qui me rappelle qu’à ses côtés, je serai toujours chez moi. Papa, mon héros. Je viens de mettre le doigt sur cette impression qui me hantait depuis quelques heures, et dont je n’arrivais pas à disséquer l’essence : La certitude. Celle que je touche au terme d’un voyage sans retour. 

Il faut du temps pour se retrouver.

Tout me plaît chez lui, sauf lui

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C’est ce que j’ai dit à mes amies au terme de mon rendez-vous avec Michel. Michel ne s’appelle pas vraiment Michel, et la dernière fois que je l’ai vu avant cette après-midi, nous n’avions pas encore le droit de vote. Il y a une dizaine de jours il a rompu un silence d’une dizaine d’années. Il était de passage sur la Côte d’Azur, avait appris via Facebook que j’y avais élu domicile, m’a donc proposé de déjeuner en sa compagnie. 

J’ai accepté de le rencontrer avec le mélange de curiosité et d’appréhension qui me semble de circonstance, car après tout ce temps nous étions devenus de parfaits inconnus. Notre dernière entrevue datait du jour de juillet où nous faisions tous le pied de grue devant le lycée en attendant les résultats du baccalauréat. Je n’avais d’ailleurs guère pensé à lui depuis la fin de mes études secondaires, et il s’en est fallu de peu pour que je ne l’aie pas totalement oublié.

Samedi dernier il m’attendait place Masséna, devant la fontaine où tous les niçois se donnent rendez-vous. J’étais surprise en l’apercevant, de découvrir que l’âge adulte avait façonné son visage d’une façon étonnante, le rendant presque beau, ce qui me semblait inconcevable. Michel a renoncé à sa barbe clairsemée, porte des vêtements à sa taille, des chaussettes à motif, une coupe de cheveux ringarde et une montre automatique. Je crois même qu’il a quelques cheveux blancs. Michel est un adulte maintenant, indubitablement ; je suppose que moi aussi.

Michel m’a rappelé une adolescence oubliée ; que je me disais communiste et lisais Michel Onfray. Il était stupéfait d’apprendre que j’avais courtisé C., et plus encore qu’il m’avait éconduite. Je lui ai vivement reproché d’avoir obtenu la moyenne à l’épreuve d’EPS du baccalauréat, alors que nous étions aussi nuls l’un que l’autre et que je n’avais eu que 07/20. Nous avons abondamment médit d’une de nos camarades, de façon totalement gratuite. Je lui ai rappelé qu’il avait qualifié Véronique Jeannot de « fanatique boudhiste » dans une dissertation de philo, par pure provocation. Nous nous sommes souvenu qu’à l’époque nous nous disputions beaucoup à propos de sujets dérisoires, qui se transformaient souvent en véritables débats qui occupaient la classe entière pendant les cours. Nous devions vraiment nous apprécier à l’époque, je l’avais oublié, parce que nous avons passé toute notre année de terminale assis côte à côte.

J’avais oublié aussi combien il était drôle, et irrévérencieux. Que sa façon d’appréhender les choses de la vie était une source constante d’étonnement. Que son dilettantisme le rendait délicieux. J’ai découvert également un garçon cultivé, intelligent, mesuré. Je dirais même : charmant.

Nous avons parlé des dix années qui s’étaient écoulées, de celles et ceux qui partageaient nos vies à l’époque et avaient mieux réussi que nous (ces connards), de musique et de cinéma et de littérature, de Greta Thunberg, des vieux réacs, de nos relations passées, de nos désirs d’avenir, du présent qui parfois semble nous échapper. Et nous avons ri. Beaucoup. 

Michel m’a raconté comment il avait quitté l’Education Nationale après un trimestre à se faire chahuter, et qu’il ratait depuis concours sur concours. Qu’il est un mauvais conducteur, ne sait toujours pas nager, ni skier, grave des CDs alors que tout le monde a arrêté, que lorsqu’il parle politique avec un interlocuteur qui partage son opinion, il en change momentanément par plaisir de débattre. 

Quand j’ai regardé ma montre il était 18h30. J’ai pris conscience tout à coup que ce rendez-vous avait trop duré pour n’être que les retrouvailles d’anciens camarades de classe, et qu’après six heures de tête à tête il était en droit de s’attendre à ce que notre entrevue se mue en rencard, ce qui d’ailleurs aurait été la suite logique, étant donnée la parfaite osmose dans laquelle s’était déroulée notre après-midi. J’ai dit « Je ne vais pas tarder » et il n’a pas réagi. Je l’ai répété une seconde fois vingt minutes plus tard et j’ai cru voir passer dans son regard une discrète lueur de déception. J’avais la gorge sèche d’avoir trop palabré, et aucune raison de mettre un terme à notre rencontre, d’autant que je lui avais assuré la veille être libre comme l’air. J’ai envoyé un SMS à une amie : « Appelle dans 10 mn, prétexte n’importe quoi d’urgent qui nécessite ma présence ». C’est comme ça que j’ai quitté Michel, après sept heures de conversations à bâton rompu. 

Sur le chemin du retour j’ai longuement réfléchi à ce qui venait de nous arriver. Je ne l’avais jamais envisagé comme un adulte potentiel. J’étais chamboulée de découvrir qu’il avait un emploi, un logement, une voiture, une vie sexuelle, des cheveux blancs et tous ces trucs qui ne conviennent pas du tout au lycéen que je pensais revoir. Tout cela le rendait incongru. Moins incongru cependant que notre complicité, dont je ne saurais dire si elle était retrouvée ou inédite. Et il y avait cette idée lancinante : En dépit de tout ce qu’il est, Michel ne me plaît pas.

Depuis quelques mois tout est à réapprendre, et j’avais oublié jusqu’à l’existence de la nécessaire dose d’absurdité qui noue et dénoue les relations sentimentales. J’ai négligé ce je-ne-sais-quoi qui nous pousse les uns vers les autres. Ce trois-fois-rien qui fait qu’on crushe, qu’on craque, qu’on flirte. Qu’on tombe, sinon amoureux, au moins sous le charme. Ce truc qui nous donne furieusement envie de mettre quelqu’un à poil, de l’écouter nous raconter sa journée de travail, qui nous conduit à l’épouser, se coltiner en plus de la nôtre, sa famille de tocards, et aller jusqu’à envisager de perpétuer son code génétique. Cette petite étincelle qui neuf ans auparavant m’a fait tomber follement amoureuse d’un homme qui était pourtant l’antithèse de mon idéal masculin, et qui plus récemment m’a jetée dans les bras d’un platiste obèse et aigri. Ce truc qui fait qu’on tachycarde quand le téléphone sonne, qu’on rit bêtement à des plaisanteries même pas drôles, qu’on fait des analyses de textes insensées sur des SMS de deux lignes et demi, qu’on vide sa penderie avant un rencard auquel on se rend maquillée comme une vendeuse Sephora. Ce presque-rien qui met des paillettes dans nos vies, oh oui. Ce même machin qui m’a fait un mal de chien quand Victor m’a dit « Regarde les choses en face, ma belle, toi et moi ça ne pourra pas marcher on est trop différents : tu es en quatrième et je ne suis qu’en cinquième ». Et des larmes sur nos joues, eh ouais. J’avais omis ce tout petit rien, indéfinissable et nécessaire, sans quoi le sexe n’est qu’une juxtaposition de corps.

Ce je-ne-sais-quoi qui ne m’a pas frappée, l’a manifestement atteint, exactement comme je le craignais. Avant-hier j’ai reçu un SMS, je le note ici tel qu’il m’est parvenu parce qu’il est particulièrement évocateur de ce qui se trame entre nous : « Dis moi, une idée me tarabuste : Tu ne penses pas qu’on serait bien ensemble ? »

Alors, j’ai éconduit un homme qui emploie le verbe Tarabuster. Preuve, s’il en est encore besoin, de l’absurdité de l’existence. 

Autoportrait (Après Edouard Levé)

Mar-29-2019 17-16-28

Je suis née un mardi à 09h15. Depuis je fais ce que je peux. Je préfère le début des histoires d’amour, des livres, des films, des voyages. Je ne tue pas les moustiques parce que je trouve la sentence disproportionnée. Je suis myope et un peu astigmate. Je crois que la vie se niche dans les détails. Les documentaires sur les nazis m’endorment, j’en consomme des quantités pléthoriques. J’aime lire à voix haute, surtout ce que j’écris moi. Un homme que j’ai aimé m’a dit un jour : « Il faut prendre des gens ce qu’ils ont à t’offrir, rien de plus, rien de moins ». C’était un gros con mais c’est le meilleur conseil qu’on m’a donné. Je répugne à utiliser le mot Ex. Je ne sais pas comment désigner les gens qui ne sont ni des collègues, ni des amis, je dis généralement « je connais quelqu’un qui… » ce qui finit par embrouiller tout le monde quand j’évoque différentes personnes ou bien plusieurs fois la même personne. J’ai déjà mangé des sauterelles, un scorpion, une araignée, des vers de farine. Pour rien au monde je ne mangerais de banane. Je suis incapable de toucher les aliments que je ne consomme pas. Je connais le sens du mot Palimpseste. Je l’utilise à tort et à travers avec les gens qui m’agacent. Je voudrais vivre dans un film d’Arnaud Desplechin. Je suis allée dans dix-huit pays : Belgique, Canada, Costa Rica, Croatie, Cuba, Etats-Unis, Espagne, France, Grèce, Île Maurice, Indonésie, Italie, Monaco, République Tchèque, Royaume-Uni, Suisse, Thaïlande, Vatican. J’ai voulu visiter Prague pour Franz Kafka, j’en ai ramené un Gollem. Je n’ai d’autre ambition que donner un sens à ma vie. Je suis tiraillée entre ma sensibilité de gauche et mes aspirations de droite. Je porte des vêtements en taille 34-36, mais j’ai plutôt l’allure d’un 38-40. Je n’ai ni frère ni sœur et peu d’ami-e-s. J’ai hésité avant d’utiliser l’écriture inclusive dans la dernière phrase. J’ai horreur de parler au téléphone avec des gens qui ne me sont pas intimes, avec les autre ça va. J’ai entretenu de nombreuses amitiés masculines qui ont pris fin brutalement avec l’apparition d’une autre femme. Plus jeune je voulais changer de prénom mais je n’ai rien trouvé de satisfaisant. La première fois que je suis tombé amoureuse c’était dans un rêve. J’ai déjà raté des trains, des avions, des occasions de me taire. Je suis timide mais je me soigne. Je vais au cinéma deux fois par semaine depuis deux ans. Avant j’y allais une fois par an. Un ami m’a dit un jour : « De toutes façons tu n’aimes pas les films de pauvres« , il a raison et ça fait de moi un abominable individu. Adulte, j’ai pesé entre 55 et 68 kilos. Je me trouve trop grosse quel que soit mon poids. J’aurais aimé être juive. J’ai cru en Dieu durant neuf mois l’année de mes douze ans. Je considère l’agnosticisme comme le rapport le plus logique à la spiritualité. Je suis athée depuis que j’ai douze ans. Je me souviens qu’au collège quelqu’un avait écrit « LE PEN A RAISON » au blanco sur une table, j’ai rajouté « IS » à la fin de « LE PEN », j’étais très fière de moi. J’ai déjà dit je t’aime sans l’éprouver, pour faire plaisir et essayer de m’en persuader. Je n’ai pas dit que je les aimais à des hommes qui ne m’en ont pas laissé le temps. Je confonds ma gauche et ma droite. J’avais un ami dont le père était en prison «pour un motif épouvantable» qui vivait en colocation avec un type qui tous les jeudis soirs se rendait sur une aire d’autoroute pour sucer des routiers. Je raconte souvent cette anecdote au premier rendez-vous, je ne sais pas pourquoi. Il y a des choses que je me retiens d’écrire parce que ma mère me lit. J’ai passé mon permis de conduire deux fois. Je l’ai raté deux fois. Je raconte ma vie sur internet, pas parce que je la trouve plus digne d’intérêt qu’une autre, mais parce que je suis incapable d’écrire de la fiction et qu’elle me sert à bricoler de la littérature de bouts de ficelle. J’exerce un emploi sans intérêt mais peu contraignant. Je connais quelqu’un qui a préféré la prostitution au salariat. La pierre m’indiffère. J’ai obtenu la note de 07/20 à l’épreuve d’EPS du baccalauréat. C’est un genre de performance : à ma connaissance personne n’a jamais eu de note en-dessous de la moyenne. Je bois sans modération. La littérature est ce qui m’importe le plus. J’ai habité dans une maison et quatre appartements. J’ai vécu dans un village de 387 habitants, une ville de 515 695 habitants, et une ville de 342 637 habitants. Je trouve le Southern Comfort Lemonade délicieux mais n’en commande jamais parce que je suis incapable de le prononcer. Pour la même raison je ne parle jamais de Jeffrey Eugenides. J’aime à me décrire comme une intellectuelle. Je n’ose plus me prétendre artiste. Je ne danse jamais. En 1999 j’ai perdu un pari de 100 000 francs avec Patrice M., que je n’ai jamais honoré. Depuis j’ai méthodiquement perdu tous mes paris. J’ai peur de la vitesse, du vide, des monstres tapis dans l’obscurité, de la fin du monde, de décevoir mes parents, de la mort, de tomber enceinte par inadvertance, des maladies incurables qu’on se découvre sur les forum Doctissimo, du regard des autres, surtout du regard des autres. Je ne souris pas beaucoup sur les photos. A 14 ans j’ai fait un dessin formidable dont j’ai découvert plus tard qu’il s’agissait d’un tableau de René Magritte. J’ai appris ensuite que j’avais été sujette à de la cryptomnésie. J’avais un ami qui collectionnait les bouteilles Evian et étirait interminablement les R. Je ne sais pas si ça a un rapport. Je trouve généralement la réplique parfaite plusieurs heures après la fin de la conversation. A 16 ans j’ai participé au blocus de mon lycée. A 17 je suis tombée amoureuse d’un quadragénaire. A 18 j’ai découvert la solitude. J’ai l’impression qu’être gauchère me rendrait moins banale. J’ai voté pour la première fois à 21 ans, je ne sais plus pour qui. Je ne porte jamais de parfum. Je cuisine très peu et très mal. Je me souviens du nom de tous mes petits amis sauf un, dans l’ordre d’apparition : Alexandre, Simon, Alain, Victor, Jeremy, l’autre Alexandre, Kevin, Ugo sans H, Hadrien avec un H, Bruno, l’autre Jeremy, Lionel, Lilian, le type dont j’ai oublié le prénom nom, Jean-Christophe, Antony qui a perdu son H, Grégory. Six m’ont éconduite, j’en ai quitté huit, trois séparations se sont faites d’un commun accord. L’un d’eux est platiste. Quand je suis triste j’écoute du rap très fort pour m’abrutir. Ecrire après 20h00 m’empêche de dormir. J’ai une excellente idée de roman depuis dix ans. Je ne l’écrirai jamais. J’espère un jour rencontrer quelqu’un qui trouvera l’idée très bonne et le publiera à ma place. Quand je suis seule je déjeune aux alentours de 09h00 et dîne avant 17h30. En compagnie je m’adapte. J’aimerais me marier un jour. J’essaie sporadiquement d’écrire depuis qu’un homme dont j’adorais lire les courriels m’a dit que j’avais du talent. Je ne sais pas si j’ai vraiment du talent. Je pense qu’aux yeux des gens qui ne sont impliqués dans aucun processus artistique, ceux qui créent sont forcément talentueux. Je connais mieux les états américains que les départements français. Serge Gainsbourg et Jacques Sternberg m’ont fait aimer les mots. Françoise Sagan m’a plusieurs fois donné envie de les abandonner, car après elle à quoi bon. Le talent des autres me paralyse. Je n’ai jamais voulu mourir. Un jour j’ai rencontré un homme dans une cabine téléphonique. Nous nous sommes vu une fois par mois pendant deux ans. Il n’a jamais essayé de me séduire. Ou bien je ne m’en suis pas rendue compte. J’aime qu’on m’appelle par mon patronyme. De tous mes surnoms je préfère Célinou. Mon code pin est 0000, comme à peu près tout le monde. J’aimerais être moins grave. Je pense que vivre une seule grande histoire d’amour n’est pas plus glorieux que d’en vivre plusieurs qui finissent mal. Je culpabilise quand j’achète un produit Michel & Augustin parce qu’ils financent la Manif pour tous, quand je me rase les jambes de céder aux injonctions patriarcales, quand je vais voir un film de Roman Polanski au cinéma pour des raisons évidentes, quand j’imprime un document inutilement, de ne pas aimer les films de pauvres, quand je prends l’avion à cause de mon empreinte carbone, quand je mange de la viande, quand je passe une commande sur Amazon parce qu’ils traitent mal leurs employés, de façon générale à chaque fois que j’achète ou jette quelque chose à cause de mon angoisse écologique. J’aimerais dire « les livres m’ont sauvée » mais c’est faux. En revanche je peux dire : Internet a changé ma vie. Je me suis toujours sentie à ma place avec des gens plus âgés. Ma meilleure amie est unijambiste. Un jour j’ai posé sa prothèse au vestiaire du musée des Beaux-Arts de Lyon. Je n’ai jamais reçu de dick pic, sollicitée ou non. J’ai longtemps été tiraillée entre ma mère qui me trouvait superbe et mes camarades qui me disaient moche. Je sais aujourd’hui que je suis plutôt jolie. Je trouve déplaisante l’idée que les hommes s’intéressent à moi à cause de mon apparence physique, alors que la leur n’a jamais eu d’incidence sur mes choix amoureux. Les hommes qui m’attirent sont généralement laids. Je ne me lasse pas qu’on me trouve belle. Je raffole du pain, en particulier celui de Paul. Quand j’étais étudiante j’ai revendu la moitié de ce que je possédais pour m’offrir une robe Sonia Rykiel que je porte tout au plus une fois par an. La théorie de la relativité me donne la nausée. Ma plus longue relation a duré 8 ans 5 mois et 29 jours, la plus courte 13 heures. Je ne pourrais pas coucher avec un homme qui cite Oscar Wilde. Je n’ai pas vu Avatar. Walk on the wild side est la seule chanson dont je connais les paroles par cœur. J’appelle rarement les gens par leur diminutif, même en cas de prénom composé ou difficile à prononcer. Le frère d’une amie est sorti quelque temps avec un prêtre rencontré à la piscine. Les histoires des autres sont généralement plus intéressantes que les miennes. Manifestement j’abuse du mot « Manifestement« . Les belles femmes m’obsèdent. Pourtant je ne voudrais ni leur ressembler ni leur faire l’amour. Je dors indifféremment à gauche et à droite du lit, rarement au milieu. Si ma meilleure amie m’appelait au milieu de la nuit pour me demander une pelle, des sacs poubelles et ne surtout pas poser de question, je ne l’aiderais pas. Rien ne me plait tant qu’un torse velu. Les seuls livres que j’ai lu deux fois ont été écrits par Stephen King. Quand Alain B. m’a quittée à la fin de la quatrième je me suis promis de ne plus jamais monter sur une moto. Je me suis parjurée treize ans plus tard en Thaïlande. De prime abord j’ai l’air hautain à cause de ma grande timidité. J’espère être drôle. J’ai possédé six poissons rouges. Quand le premier est mort j’ai pleuré deux jours entiers, quand le dernier est mort j’étais soulagée. Je suis attirée par les hommes plus âgés. Je juge sévèrement les hommes qui sont attirés par les femmes plus jeunes. J’ai conscience de l’absurdité de mon raisonnement. J’ai perdu un emploi parce que je n’avais pas la Sephorattitude. J’ignore toujours en quoi cela consiste, je sais simplement que je ne l’ai pas. Je me demande souvent si l’adolescente que j’étais serait déçue de découvrir une adulte aussi quelconque. Je pense que oui. Je n’emprunte jamais mes livres, ils sont mes trophées. Je ne sais pas distinguer un grand cru d’une piquette. Le vin rouge me rend très bête. Je suis contente de savoir que Gérard Manset n’a jamais donné de concert. Je me suis laissée choisir par mon entourage. J’adore pleurer, vomir, transpirer : globalement tout ce qui me permet de m’alléger. J’éprouve un plaisir quasi érotique à entendre des polonais s’exprimer en français. Je suis rarement satisfaite de mes productions littéraires. Celle-ci comme les autres. Si un jour je meurs je souhaite que mon épitaphe soit l’excipit d’Un jour ouvrable, le fabuleux roman de Jacques Sternberg :

—  Et que faisiez-vous dans la vie ?

— Je faisais mon temps.