Ma plus bête histoire de fesses

Tu vas raconter ça sur ton blog ?

C’est la première chose qu’il m’a dite lorsque je l’ai rejoint dans le bar à la mode où il m’avait donné rendez-vous. Je lui ai répondu que non, ne t’inquiète pas, je ne relate pas tout, loin s’en faut. J’ai pensé à tort qu’il voulait être rassuré. Que cette entrevue était pour lui une prise de risque, une possible mise à mal de son intimité. Il me paraît à présent évident qu’au contraire, il s’agissait de la raison même de ma présence à ses côtés. Il ne m’avait pas invitée parce que je lui plaisais vaguement, mais parce qu’il nourrissait l’espoir que j’écrive à son propos ; que je flatte son égo. Je me suis longtemps refusée à lui donner satisfaction. Cependant, étant moi-même devenue au cours de l’année qui suivit l’héroïne d’un roman d’amour et d’une dizaine de nouvelles érotiques, je ne peux le blâmer. C’est exaltant. Je le sais, je le comprends. Et certaines histoires méritent d’être racontées. Cela même si leur protagoniste se doit d’être oublié.

Il était grand, élancé, très élégant. Il sentait divinement bon. Un joli garçon, d’un genre de beauté anachronique qui m’avait déraisonnablement troublée, moi qui d’ordinaire ne m’entiche que d’intellectuels moches. Il y avait dans ses traits, sa voix, dans son rire et sa façon de retrousser ses manches, un je-ne-sais-quoi qui me rappelait un amour de jeunesse, fugace donc inoubliable. Cette ressemblance inattendue a eu raison de mon discernement. Car dès les premiers instants, je l’ai su. Il avait l’arrogance des très beaux garçon. Un besoin pathologique de contrôler la conversation, et donc la situation. Je les ai remarqués d’emblée, son ostentatoire misogynie, son manque d’érudition, son désir de domination. Toutes choses qui me sont insupportables. Absolument rédhibitoires. Mais il est doux, de temps à autre, de fermer les yeux et se laisser bercer par la nostalgie, peu importe les conséquences même si on les devine désastreuses.

Ce soir là il avait déjà rendez-vous avec une autre. Elle l’a probablement attendu des heures durant, textoté, appelé, insulté. Je l’ai su plus tard, trop tard, combien il était malappris. Je conserve de ce premier dîner le souvenir diffus d’un moment agréable. Je portais une jolie robe, il y avait un pianiste et du vin, j’avais un éphèbe à mon bras ; c’était bien. Nous savions que nous ne serions rien de plus l’un pour l’autre qu’une distraction passagère : il s’était fiancé à trois reprises et je souffrais encore de ne l’avoir jamais été. Nous connaissions nos attentes, les miennes le concernant étaient minimales. Il me semblait impossible, dans une telle configuration, qu’il puisse me décevoir.

Minuit a passé, Il m’a raccompagnée. Nous avons échangé quelques baisers et il a refusé de monter. Il m’a dit : Jamais le premier soir ! Dommage, moi c’est toujours. J’ai dérogé, pour lui, à mes règles de vie. J’étais outrée bien entendu, qu’un garçon se refuse à moi. C’était inédit. C’était inacceptable. La raison me hurlait, encore une fois, de l’oublier. Mais je me suis découvert une pugnacité nouvelle, motivée par une irrationnelle détermination à consommer cette relation. 

Le lendemain matin il m’a envoyé une photo de lui, au lit. Tous les jours, plusieurs fois par jour, je recevais de sa part des selfies non sollicités auxquels je ne savais que répondre. Attendait-il de moi que je le flatte ?  Je ne lui ai jamais dit qu’il était beau. Je ne fais pas ce genre de choses. Il m’a dit combien le temps passé en ma compagnie l’avait enthousiasmé. M’a répété qu’il ne s’attendait à rien, mais avait été surpris. Il voulait que nous nous revoyons au plus vite, et surtout que je cuisine pour lui. Il connaissait, pourtant, mon aversion pour la chose et les hommes qui veulent mettre les femmes derrière les fourneaux.

Il s’est invité chez moi trois jours plus tard, pour une soirée Netflix & Chill. N’ignorant rien du sens véritable de la locution, je me suis enduite d’huile prodigieuse et j’ai commandé des sushis, résolue à ce qu’il soit la seule chose que ce soir-là je passerai à la casserole. Son appartement, disait-il, était un sanctuaire. Aucune fille de passage n’était autorisée à y pénétrer. Depuis toujours mes soupirants habitaient avec leurs parents, enfants, colocataires, chats ou femme. Je m’étais résignée à jouer à domicile, ce soir encore, bien que la raison cette fois soit se dérobe à mon entendement. Mon logis, pensais-je alors, est l’hôtel de passe le moins fréquenté de la Riviera. 

Les seconds rendez-vous ont rarement le charme de leur prédécesseur. Cette soirée ne fit pas figure d’exception. Nos conversations comme nos baisers, déjà, avaient une saveur de réchauffé. Son visage avait perdu le charme de l’inédit. Il était tard quand il a proposé que nous continuions, pourquoi pas, dans la douche à l’italienne. Je n’en avais aucune envie ; j’ai dit oui, bien sûr ! Nous avons allumé des bougies et j’ai fait chanter Barry White… Une ellipse s’impose, pudeur oblige. Le lecteur aguerri prendra sur lui d’imaginer deux jeunes gens plutôt bien faits de leur personne, nus côte à côte pour la première fois, qui se découvrent un peu timidement de l’eau plein les yeux.

Cinq minutes plus tard elle était froide. Juste le temps de couvrir mes joues de mascara et d’égarer une lentille de contact, et nous coupions l’eau. Il s’est drapé dans une serviette tandis que j’attendais, lascivement accoudée au chambranle de la porte, qu’il me rejoigne dans l’idoine chambre à coucher. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se déroulait sous mes yeux. Je voyais mal et j’avais bu. Mais quand il a enfilé ses chaussures, je n’ai eu d’autre choix que d’admettre qu’il était en train de partir. Il m’a emprunté un livre, posé un baiser sur ma joue, a pris son manteau et la porte.

Je suis restée longtemps ainsi, interdite, dégoulinante et nue sur le seuil de ma porte d’entrée, complètement abasourdie par la tournure de la soirée et donc l’absurdité de l’existence. David avait pris une douche, et c’est tout. David s’était lavé avant de rentrer chez lui. David n’avait pas eu la politesse de me baiser.

Je ne l’ai jamais revu, incompatibilité d’humeurs et d’emplois du temps. Corollaire malheureuse de cette idylle idiote, je n’ai pas non plus récupéré mon livre, un roman de Pierre Louÿs qui est de loin ce que nous avons partagé de plus érotique. 

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