Différend irréconciliable

Jul-21-2020 21-12-39

Un soir très tard j’ai reçu un message : Palimpseste, comme anachorète, ce sont des mots dont j’oublie toujours le sens. Si nous tombions amoureux tu pourrais me les rappeler, ce serait pratique. Evidemment, ça ne suffirait pas.

J’allais dormir. Je tombais de fatigue mais je lui ai répondu. Ce genre d’intervention, c’est ce qui donne du sens à la vie. La mienne au moins, les autres je m’en fiche. Le lendemain il m’a appelée. Trois heures durant, c’était assez pour le sortir de son statut de parfait inconnu. 

Le téléphone pourtant moi je n’aime pas ça. Je le réserve aux intimes, et encore. Souvent je supplie mes amies de prendre pour moi rendez-vous chez le coiffeur, le médecin, avec le dépanneur. Il voulait m’entendre et j’ai dit oui tout de suite. J’ai ajouté : Je suppose qu’il est temps de vivre dangereusement.

En trois heures si l’on se débrouille correctement, on peut en apprendre beaucoup. Ce fut notre cas. Il posait des questions parfois intimes, souvent saugrenues, et j’y répondais du mieux que je pouvais. Déjà ce jour là nous le savions, au moins confusément, que c’était foutu d’avance nous deux. L’unique chose qu’il désirait, la seule qui avait du sens à ses yeux, c’était l’amour. La grande histoire d’amour qui dure toute une vie. Un concept auquel, précisément, je ne crois pas. Je n’y souscris plus au moins maintenant. Les promesses je ne veux pas les parjurer. Mais je me sais inconstante, prompte à changer d’avis brusquement. Ou pas. On ne sait pas. En tous cas il était là et moi aussi.

Je l’ai attendu sur le parvis de la gare un vendredi soir. Il existait depuis une semaine. Sept heures de train pour venir me voir.

Deux heures avant, je m’enduisais d’huile prodigieuse et geignait en vidant mon placard de n’avoir rien, définitivement rien à me mettre.

Une heure plus tôt je tournais en rond, chez moi puis dans la rue, désirant fuir, loin, tout annuler, reprendre le cours normal de ce quotidien qui me convenait plutôt bien. La routine en somme des premiers rendez-vous, ceux-là même qui m’avaient tant manqués ces derniers mois, et dont j’avais oublié, la faute à la nostalgie, combien leurs prémices sont épouvantables.

Nous deux c’était bien. Vraiment bien. 

Nous avons vécu trois jours en huis clos, sans manger ou presque, ni dormir vraiment, à parler, et se toucher, et s’apprendre l’un et l’autre ; l’un contre l’autre, l’un dans l’autre. C’était beau. Un moment hors du temps, hors de tout, nécessairement car si nous avions eu l’occasion de penser vraiment, la réalité de notre situation nous aurait rapidement rattrapé. Il disait haïr le déni. Je pense l’y avoir contraint, au moins temporairement.

Il était loin de moi. Loin de tout ce que j’avais connu ou presque. Il m’a raconté une vie de vagabond, comment il avait épousé une folle, songé un instant à se prostituer tandis que je me vautrais avec délectation dans le confort bourgeois. Il disait ne s’être jamais senti aussi libre qu’en fouillant les poubelles pour y trouver à bouffer. Il était joli garçon, je crois. Brillant, très littéraire, dénué de filtre car refusant le contrat social. La conversation était riche, souvent profonde. Ses gestes étaient doux. Ensemble nous avons couru les librairies à la recherche d’un dictionnaire qu’il tenait absolument à m’offrir. Nous avons ri parfois et fait l’amour. 

Pendant trois jours je n’ai pas songé à après, ce corollaire du temps qui passe, de la vie qui avance impitoyable. La mienne, la sienne ; la nôtre. Non. Peu probable, la nôtre.

Il est parti lundi matin. Je l’ai embrassé une dernière fois dans la rue. J’ignorais que ce serait la dernière fois, ou je feignais de ne pas m’en apercevoir ce qui revenait au même. Il est monté dans le train et j’ai attendu qu’il soit suffisamment loin pour lui poser la question.

Te reverrai-je ?

Mais je savais, déjà. Que ce serait trop dur, forcément douloureux, et qu’il est de ces être qui s’aiment suffisamment pour s’épargner ce genre de déconvenues. 

La solitude, les jours qui ont suivi, fut brutale. Immense, tangible. Insupportable cette compagne de toujours, encombrante, un rien intrusive. Soudain réelle. Une tristesse toute particulière m’a envahie, dont je peine encore à me défaire.

Quand je me suis réveillée sans lui pour la première fois, j’ai trouvé sur mon oreiller la guêpe qui depuis quelques semaines essayait tant bien que mal de se faufiler chez moi. Il y a probablement dans cette intrusion, une potentielle métaphore qui pour le moment m’échappe.

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