Claquemurée

Mar-08-2020 22-21-25

J’ai développé face aux choses de la vie une distance qui me permet d’en apprécier le caractère narratif. Quand le confinement est devenu notre seule perspective d’avenir immédiat je m’en suis, très égoïstement, réjouie. Rodée à la solitude, casanière de surcroît, j’avais la certitude de disposer de suffisamment d’espace et d’imagination pour ne pas me sentir à l’étroit. J’avais confusément conscience du drame qui se jouait à l’extérieur. Les gens qui meurent dans les hopitaux, les familles qui s’entassent dans des logements insalubres, celles et ceux qui continuent de travailler la boule au ventre, le désastre tant moral que financier que représente pour beaucoup cet enfermement forcé. Mais tout cela était loin, si loin de moi, que ça ne m’atteignait pas. Seule me parvenait cette évidence : ce que nous vivons est historique. 

Encore aujourd’hui, je peine à admettre que tout cela est bien réel. Le pangolin, l’humanité en quarantaine, la distanciation sociale, les attestations de sortie qui changent tout le temps, l’interdiction de s’asseoir sur les bancs, ce médecin marseillais aux faux airs du Big Lebowsky… Plusieurs fois par jour, je me rends compte que c’est vrai. Que je ne tiens pas un rôle tertiaire dans un film de science-fiction de série B. Que ce sont les vraies choses de la vraie vie. Le monde d’aujourd’hui. Et je ris. J’éclate d’un rire tonitruant, seule dans le silence de mon appartement.

Les premiers jours j’ai ressenti, non l’envie de sortir -de cela je me passe aisément- mais de pouvoir le faire. On reconnaît sans doute la liberté, à l’instar du bonheur, au bruit qu’elle fait quand elle s’en va. Ce désir m’a totalement quittée. Je ne me suis aventurée à l’extérieur que trois fois, pour me ravitailler à la hâte. La ville était vide. Les commerces fermés avaient placardé des affichettes inutiles. Les passants portaient masques et gants. Je me sentais nue, le visage offert au virus. Je suis rentrée chez moi et me suis enfermée à double tour. Le monde d’aujourd’hui mesure 63m2. C’est assez. J’ignore si je dois me réjouir ou m’inquiéter de la rapidité avec laquelle je me suis accoutumée à cette vie nouvelle. Je me surprend parfois à penser à « la vie d’avant » comme à un lointain souvenir. La vie d’avant c’était il y a un mois. C’était il y a une éternité.

La dernière fois que j’ai touché un autre être humain, je m’en souviens parfaitement, c’était ma mère le 14 mars. Elle a caressé ma joue et je me suis exclamée « Hep hep hep la distanciation sociale ! ». C’est une interaction parmi tant d’autres, qui aurait dû rapidement tomber dans les oubliettes de ma mémoire. Mais les temps ont changé. Je ne sais pas quand je toucherai à nouveau un autre être humain. Cette pensée est vertigineuse. Il y a fort à parier que quand nous serons à nouveau libres de nos déplacements, je me glisserai dans un tramway aux heures de pointe, pour redécouvrir le plaisir de me blottir contre des inconnus.

Mais je vais bien. Très bien, même. A l’échelle de ma vie, une toute petite vie humaine perdue au milieu de millards d’autres, le confinement est une opportunité. Celle d’écrire, vraiment. Je conçois parfaitement ce que cela a d’indécent. Que je ne souffre pas comme les autres. J’ai conscience, plus que jamais, d’être extrêmement favorisée. J’ai lu récemment que la romantisation du confinement est un privilège de classe, et je tache de ne pas l’oublier. La vie ici s’écoule au ralenti. Je n’ai pas hâte qu’elle reprenne son cours normal. J’apprécie, profondément, chaque seconde de cette parenthèse.

J’ai commencé la rédaction de ce texte il y a trois semaines. En le relisant, à l’instant, je me suis aperçue combien les choses avaient changé. J’en ai retranché quelques passages, devenus caducs. Je suis depuis rentrée tout à fait en moi-même. Les applaudissements qui me tiraient les larmes me laissent maintenant indifférente. Je cuisine un peu, dors davantage, parle de moins en moins. Je n’ai toujours pas nettoyé mes vitres. Et même si je continue d’affirmer le contraire, je ne pense pas que nous saurons tirer la moindre leçon de cette mésaventure. Pourtant, j’appréhende tout cela avec légèreté.

On parle beaucoup de l’après, pour se donner du courage. J’entends çà et là des rumeurs de fêtes orgiaques et de révolution. J’espère sincèrement que ces projets ne seront pas mis à mal par la léthargie collective, parce que ce sont d’excellentes raisons de sortir de chez moi.

Mettre des chaussures, aussi.

3 réflexions sur “Claquemurée

  1. Comme vous… bien chez moi, privilégiée puisque j’ai un petit espace extérieur, par ce beau temps c’est appréciable ! Tristesse en pensant à tous ceux qui souffrent réellement de cette situation, violences conjugales, malades, personnel soignant et tous les autres qui bossent à travers tout… et surtout, comme vous, je pense que tout cela ne servira pas de leçon !!! Malheureusement les choses vont reprendre leurs habitudes… profits, indifférence, individualisme … dommage…
    Belle fin de journée, Arielle

    Aimé par 1 personne

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