L’inconnu de la cave à vin

inconnu

C’est arrivé un soir de janvier, désoeuvré comme se doivent de l’être les soirées hivernales. J’ai plus tard prétendu avoir assouvi une curiosité purement sociologique. Ce même attrait pour les sciences humaines qui m’avait jadis servi à justifier mes visionnages intensifs d’émissions de télé-réalité, ou encore d’avoir frayé avec un platiste. La vérité, c’est que je m’ennuyais. J’étais curieuse,  certes, mais j’avais surtout envie d’un peu de compagnie masculine. 

C’est arrivé un soir de janvier, j’ai installé apprivoiseungarçon sur mon téléphone.

Cette démarche ne me ressemble pas. Je me suis toujours tenue loin des apps de dating (autrefois appelées sites de rencontre, la terminologie évolue mais les intentions restent les mêmes : faire du sexe), car elles me privent des rencontres fortuites, évènements dont je raffole peut-être plus encore que des individus qu’elles impliquent. Je venais de mettre un terme à une histoire qui n’avait pas vraiment commencé, et comme à chaque fois qu’un homme sort de ma vie, il me semblait que jamais je ne rencontrerai son successeur. A chaque rupture depuis mes dix-huit ans la même idée s’impose à moi : ma vie sexuelle vient de s’achever, là, avec cet idiot.

C’est arrivé un soir de janvier, j’ai défié le fatum et suis sortie de ma zone de confort. J’ai créé un profil, choisi quelques photos à mon avantage mais pas trop parce que je déteste décevoir les gens, minutieusement rempli toutes les sections ; une heure plus tard j’étais prête à faire de nouvelles rencontres. Deux de plus et je me résignais au fait que non, je n’avais envie de communiquer avec personne. 

Je me suis bien vite aperçue combien ce contexte modifiait mon rapport aux autres, et  l’idée que je me fais de la séduction. Moi qui jamais n’ai éconduit quiconque pour des raisons d’ordre esthétique, je faisais la moue devant des photos d’inconnus. Pire : je me suis découvert des critères ; totalement arbitraires. Ainsi il n’était pas question que je parle à celui-là à cause de son bouc, à tel autre parce qu’il portait un marcel, comme si l’un ou l’autre trahissaient une odieuse personnalité. J’ai éliminé de ma sélection les trentenaires barbus, qui se ressemblent tous. J’ai développé une aversion pour les photos dans les voitures, sans raison. 

J’ai été stupéfaite de découvrir à quel point les hommes aiment la vie. C’est une mention qui apparaît très régulièrement dans les profils des célibataires, généralement suivi de « et les choses simples ». Il me semble pourtant que l’amour de la vie va de soi, qu’il fait consensus auprès de l’humanité tout entière. Il n’est donc pas besoin de le préciser. Tous les candidats qui clamaient leur adoration de l’existence ont donc été évincés.

Les expressions « bon délire » et « lol » étaient éliminatoires. Il en allait de même pour « Miss ».

J’ai banni de mes investigations les sportifs et les motards, car je sais d’expérience que ces individus ont pour seul objectif d’embrigader les autres, et qu’il n’en est pas question.

Rédhibitoires, les pseudonymes idiots genre Mâlealpha ou Cupidon06, ainsi que tous les pauvres bougres qui portent le prénom de mon ex, car oui la vie est injuste (même si on l’aime).

Je me suis surprise à exclure certaines localisations, pour des motifs inavouables.

Je jugeais à l’emporte-pièce, et je me jugeais de le faire. Cette application démoniaque faisait de moi une personne que je n’aimais pas beaucoup, en plus de mépriser ses utilisateurs.

Je m’apprêtais à renoncer quand il est apparu. D m’a immédiatement intriguée ; il ne jouait pas le jeu. Son profil ne contenait aucune photo, pas la moindre information sur son âge, sa profession, ses hobbies, ses mensurations, ses goûts culinaires, ce qu’il attendait de cette vie dont nous raffolons tous. Il n’avait strictement rien rempli. En guise de description, ces quelques mots : 

« J’aurais pu remplir mon profil de banalités, en tout genre. Par exemple choisir avec précaution une multitude de qualités sans saveur ou des défauts sans égo. 

So what? Le secret de mon bonheur réside dans ma liberté. Alors, comme Miles, je travaille -beaucoup- et une fois prêt j’improvise en essayant d’oublier ce que je sais. »

Alors, pour la première fois j’ai cliqué sur «accepter le charme». Six messages plus tard nous convenions d’un rendez-vous, le lendemain soir. Je ne savais rien de lui, sinon que son orthographe était correcte, qu’il utilisait les emojis avec parcimonie, et semblait apprécier Miles Davis. C’est ce qui m’attirait chez lui. Ce garçon était un mystère absolu, là où les autres s’efforçaient de dévoiler tout ce qui pouvait les rendre attirants aux yeux de la gente féminine. D n’avait ni âge ni prénom ni visage. Nous avions décidé de nous rencontrer dans une précipitation dénuée de raison. La situation était délicieusement absurde, et surtout : j’adore les surprises.

La première chose qu’il m’a dite, en me rejoignant : «Je pensais que tu allais te défiler. C’est sacrément courageux, accepter un tête à tête avec un inconnu. »

A compter de cet instant, nous avons suivi le protocole habituel qui consiste à se raconter l’un l’autre. Ce soir là j’ai appris qu’il était graphiste, avait un style vestimentaire très pointu qui consistait à ne porter que des vêtements noirs et hors de prix, qu’il se passionnait pour le jazz et l’art contemporain, avait trente-six ans et deux enfants dont je n’ai jamais connu le prénom, vécu quelques mois à Montréal, étudié dans un lycée catholique, qu’il avait choisi son pseudonyme sur apprivoiseungarçon en réponse au mien, D étant l’équivalent anglophone de la note de musique , ce que j’ignorais et n’avait donc eu aucun effet ; qu’il pratiquait la plongée sous-marine et l’humour noir, méprisait les réseaux sociaux, avait un temps côtoyé une sud-américaine cinglée, et quantités d’autres détails dont j’ai tout oublié. Son visage est flou maintenant, mais je me souviens avec netteté du temps passé à ses côtés. Jusqu’au milieu de la nuit nous avons évoqué les chaises de nos rêves, et nos polices d’écritures favorites, et le noir sublime de Pierre Soulages, et les trucs que je vole dans les musées, et le jazz qui le transporte et dont me contente d’aimer l’idée, ce qu’il n’a pas compris, de toutes façons personne ne comprend ça ; et les podcasts qui pullulent et les cryptomonnaies dont il pense qu’elles peuvent véritablement changer le monde et la misogynie de Jacques Brel, et les talents gâchés par la paresse ; mais jamais de nous. Jamais de ce que nous étions l’un pour l’autre

Quand le jour s’est levé nous n’avions plus rien des inconnus de la veille. Et le garçon que j’avais sous les yeux, maintenant doté d’un visage et d’une histoire, était largement à la hauteur de la surprise attendue.

Nous nous sommes revus, quelques fois. C’est une de ces histoires qui se terminent sur un SMS resté sans réponse, sans que l’on sache vraiment pourquoi. En pareilles circonstances, j’aime à penser qu’il est arrivé à mon interlocuteur quelque terrible accident qui l’empêche à tout jamais de me contacter. Parce que dans le cas contraire, je devrais me résigner au fait que les hommes sont une inépuisable source de déception.

Une réflexion sur “L’inconnu de la cave à vin

  1. Quand la relation humaine (sexuelle) devient pur objet de consommation, les hommes pas davantage que les femmes ne deviennent source de déception. C’est l’idée même qui en est la source. Ils n’ont pas, comme les Doritos, la faculté de s’inventer des saveurs nouvelles pour contrer la lassitude inévitable qu’apportent les relations-consommations qui périment à la vitesse du pain chaud.

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