D’autres corps que le sien

les garçons

Le soir où l’on a décidé de ne plus être un couple, il m’a dit : Je dois céder ma place. Je dois laisser à un autre l’opportunité de te rendre heureuse et de te faire grimper aux rideaux. J’aurais pu lui en dire autant. Je savais, nous savions, que d’autres personnes entreraient dans nos lits, dans nos vies. Qu’une fois la douleur passée nous nous remplacerions, inévitablement.

L’hiver a rapidement laissé place au printemps, et avec lui l’appel du corps, a devancé ce que mon esprit était capable d’envisager. C’est à ce moment là, quand mes yeux se sont ouvert à nouveau, quand j’ai posé sur les hommes un regard différent, quand je les ai vu non plus en tant qu’individus mais bien comme des mâles, que s’est posée la question du deuil. Dans un épisode de Sex and The City, Charlotte estime que l’abstinence (sexuelle et sentimentale) après une rupture doit être équivalente à la moitié de la durée de la relation qui vient de s’achever. J’ai longtemps tenu cette règle comme docte. Seulement voilà : (8 : 2) + 29 = 33. Cela ne me semble finalement pas très raisonnable.

Je me suis encanaillée bien avant la fin de la période de probation. Une soirée qui dérape sur un canapé, un galop d’essaie pour me débarrasser de ma virginité nouvelle, pour me prouver que j’en étais capable, puisqu’il fallait bien passer à autre chose. Je me souviens du SMS que j’avais envoyé aux filles ce matin là, « J’ai copulé *emoji avec le chapeau pointu et le sans-gêne* » et des tonnes de félicitations reçues en retour. Abysse voulait les détails de l’affaire, la taille de l’engin, et quand et comment et ohlala ! L’Amie Prodigieuse m’a simplement demandé si je m’étais sentie à l’aise. Elles savaient, sans que je l’ai jamais formulé, que la perspective de mon corps nu devant un autre était effrayante. Qu’il faudrait jouer de nouvelles chorégraphies après toutes ces années. Que tout pour moi était à réapprendre.

A chacun des hommes qui a tenté de me séduire, grâce à ceux que j’ai éconduit et ceux qui se sont refusés à moi, à chaque fois que je me suis abandonnée dans les bras d’un autre, à chaque premier baiser, chaque « Où est ma culotte ?» j’ai appris. Sur moi. 

J’ai appris que je n’avais pas à pâlir de ce corps qui souvent m’encombre.

Que ma morale est élastique, mais que citer Oscar Wilde est rédhibitoire. 

J’ai apprivoisé mon image, appris à faire preuve de légèreté. 

Je me suis découverte vulnérable et résiliente, déterminée et sélective. 

J’ai appris que les compliments sont parfois sincères, à dire non et reconsidérer la question. Que je plaisais aux hommes et que ça me plaisait. 

J’ai appris qu’il ne faut pas s’attarder dans les histoires qui ne sont pas d’amour, mais que j’aime à naviguer sur le grand nuancier des sentiments. Que les jolies histoires n’ont pas toujours l’apparence que l’on attend d’elles. 

Je me suis résignée à ce que je ne cesserai jamais de pleurer à cause des garçons, mais que ça n’est pas grave tant qu’ils ne l’apprennent pas.

J’ai redécouvert la tendresse ; j’avais oublié combien elle m’était nécessaire. 

J’ai appris que j’ai la peau douce et un cul d’enfer.

J’ai retrouvé aussi les doutes inhérents à la séduction. La violence des Vu, la cruauté de la friendzone, la façon dont le temps se distord interminablement dans l’attente d’une réponse, d’un signe de vie qui parfois ne vient jamais. J’avais oublié combien il est douloureux de se faire éconduire. Pas la perte de l’autre et de l’avenir potentiel qu’il représente, de cela je me passe très bien, mais les coups à l’égo que représente un rejet. Et ça reste. Ça laisse des traces. J’ai l’humiliation facile. Alors j’ai aussi appris à relativiser. Appeler mes copines et bitcher sur des types formidables soudain devenus des connards. Me laisser chanter mes propres louanges : C’est un naze il ne te mérite pas, tu vaux mieux que ce petit crétin sans envergure, ô formidable femme, il y a des milliards de types sur Terre tu t’es simplement entichée du mauvais boug. Et m’efforcer d’y croire même si elles ne le connaissent pas, le fils de chien pour qui j’étais trop bien. Et me dire : Au suivant !

Le célibat comble mon goût des surprises. Chaque rencontre est une promesse (rarement tenue). J’aime à me familiariser avec un visage, une intonation de voix, un vocabulaire, découvrir les lubies des uns et des autres, leur fantaisies vestimentaires ou leur usage de la ponctuation ; la somme de détails qui font un individu, de ses anecdotes à sa façon de tenir une fourchette. Pénétrer, même brièvement, l’intimité d’un autre, me procure une joie sans pareil. 

J’ai appris à vivre sans aimer. Juste moi, c’était vertigineux au début. J’ai redécouvert la solitude, la vraie. Celle qui consiste à n’être avec personne, et non se sentir seule en présence d’autrui. L’une est délicieuse, l’autre abjecte. Jamais je ne me suis sentie aussi libre, aussi en phase avec moi-même que durant l’année qui vient de s’écouler. J’ai pris plaisir à faire des plaisanteries grivoises, poster des photos aguicheuses sur les réseaux sociaux, lever le voile de ma pudeur excessive. Il m’a semblé sortir d’une trop longue anesthésie.

J’ai eu beaucoup de temps, ces derniers mois, pour réfléchir. Et il me semble impensable de faire reposer mon bonheur sur les épaules de quelqu’un d’autre. La vie à deux n’est pas une fin en soi, c’est le grand enseignement de cette année de célibat, la première de ma vie d’adulte. Il est plus que probable que je tomberai amoureuse à nouveau, mais rien ne sera jamais pareil puisque je sais maintenant que les grandes histoires d’amour peuvent avoir une fin. Je ne me jetterai plus dans une relation avec cette certitude inébranlable que tout peut bien s’écrouler autour de nous, au moins l’amour restera. Parce que je sais, même si tout indique le contraire, qu’il existe une part de doute inexpurgeable. 

J’ai appris à être ma priorité.

Il y a un an, jour pour jour, j’ai pris la décision la plus difficile de ma vie. Il ne s’est pas écoulé une seule journée sans que je m’en félicite. Je suis terriblement heureuse.

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