Suzanne & eux

belle de jour

   J’étais très belle quand j’étais jeune. J’avais les cheveux très blonds, très longs ; jusqu’au bas des reins. On m’en parlait tout le temps. Mes amies disaient que je détenais peut-être le record du monde des cheveux les plus longs, mais je savais que c’était faux parce que j’avais lu quelque part qu’en Inde, les hommes ne les coupaient jamais et qu’à la fin de leur vie leurs cheveux mesuraient plusieurs dizaines de mètres. N’empêche, je laissais dire. 

   Toutes les filles du village étaient amoureuses du même garçon, Serge. Qu’est-ce qu’il était beau, Serge ! Il était grand aussi, mais pas fluet comme les autres adolescents. Il sentait bon. Il ressemblait à Cary Grant. On lui tournait toutes autour et lui faisait comme si de rien n’était, mais un jour il m’a choisie. Je n’en revenais pas ! Il avait l’embarras du choix, et de toutes c’est moi qu’il voulait. Il travaillait dans le café de son père, et un soir à la fin de son service il m’a dit qu’il voulait m’emmener dîner. Alors le lendemain j’ai emprunté une robe à ma cousine, qui était un peu plus âgée et beaucoup plus coquette que moi, et on est allé dans un restaurant italien, à la ville. C’était une soirée merveilleuse. On s’est promené en bord de mer, il m’a offert une glace. Avoir Serge à mes côtés, c’était comme un rêve qui se réalisait. Il m’a ramenée chez mes parents à l’heure exacte à laquelle je devais rentrer, et au moment de me quitter il a voulu m’embrasser, mais je l’ai repoussé. J’en mourrais d’envie, évidemment, mais je n’avais jamais flirté avec un garçon. J’avais peur de mal faire et qu’il ne veuille plus de moi. On est sorti ensemble quelques fois, à chacune de ses tentatives je me dérobais. Finalement il s’est lassé, et je l’ai perdu. Il a épousé une fille du village plus dégourdie que moi. J’en ai pleuré, mais pleuré ! J’étais inconsolable.
Serge, c’était mon premier amour, et je ne l’ai jamais embrassé.

   Trois ans plus tard j’ai épousé Philippe, que je n’ai jamais aimé. Mais il était gentil et toutes mes amies se mariaient les unes après les autres ; disons que j’ai suivi le mouvement. C’était l’époque, aussi, tout le monde se mariait jeune. Philippe adorait mes cheveux, il disait qu’il était tombé amoureux de moi à cause d’eux. Il les caressait, les brossait, les tressait. Avec le recul, je pense qu’on peut parler de fétichisme. La noce a eu lieu le jour de mon vingtième anniversaire, et on a emménagé dans un petit appartement, à deux rues de la maison où j’avais grandi. J’ai trouvé une place dans une blanchisserie, en attendant de tomber enceinte, ce qui finalement n’est jamais arrivé. 

   Je me rendais au travail à bicyclette. Je faisais le même trajet tous les jours, et j’avais l’habitude de saluer les commerçants, même ceux que je ne connaissais que de vue. C’est comme ça que j’ai rencontré Jacques. Un soir, un pneu de mon vélo a crevé devant sa librairie. Je n’avais jamais vraiment prêté attention à lui, c’était juste un homme parmi d’autres que je croisais de temps en temps. Je lui ai demandé si je pouvais téléphoner chez moi, pour que quelqu’un vienne me chercher. Il avait un vélo lui aussi, alors il a proposé de réparer le mien. C’était notre toute première conversation. Le magasin était minuscule et sentait très fort le papier. Il m’a emmené dans l’arrière-boutique, et là il m’a embrassée ! Je ne m’y attendais pas du tout. J’ai découvert ce jour-là ce qu’était un vrai baiser. ça n’avait rien à voir avec ce que je faisais avec mon mari. C’était formidable, renversant, époustouflant ! Evidemment, nous sommes devenus amants. Jacques était marié, lui aussi, mais il s’en était mieux sorti que moi : il avait un enfant. Pendant deux ans, nous nous sommes retrouvé dans l’arrière-boutique de la librairie, tous les matins et soirs de la semaine. Je n’ai jamais culpabilisé. Ce qu’on faisait ne pouvait être mal, ce que l’on ressentais l’un pour l’autre, ça ne pouvait pas être mauvais. Les week-ends me paraissaient interminables, parce que nous les passions chacun avec notre légitime. J’en mourais, de ne pas le voir. Loin de lui je m’étiolais. Pendant deux ans, j’ai adoré le lundi parce que c’était le jour des retrouvailles. Mais c’était très dur aussi, alors un jour je lui ai dit « Je n’en peux plus, enfuyons-nous ! ». Et c’est ce qu’on a fait.

   Mon frère était à la tête d’une agence de publicité, et il vivait à ce moment là avec son équipe dans un hôtel à Rome. On a fait nos bagages en cachette, et un matin on a pris le train pour Paris, puis Marseille, et enfin Rome. On a débarqué dans l’hôtel de mon frère, qui n’était au courant de rien, on lui a dit qu’on était en cavale et qu’on avait besoin d’un hébergement provisoire. Il était d’accord. Il a dit qu’il fallait que nous appelions nos familles pour les informer, et qu’après on pourrait rester. 

   ça a duré quatre mois. On ne parlait italien ni l’un ni l’autre, mais on avait trouvé des petits boulots pour subvenir à nos besoins. Mon frère nous aidait beaucoup, aussi. Il a vraiment été chic. Pendant quatre mois, on a vécu la dolce vita. On visitait Rome, on faisait beaucoup l’amour et on buvait tout le temps du vin. Et surtout on essayait de ne pas penser à ce qu’on avait laissé derrière nous, et ce qui nous attendait dans l’avenir. Parce que même si on était très heureux, cette situation ne pouvait durer et on le savait bien. On recevait sans cesse des lettres de nos amis et nos familles qui nous conjuraient de revenir à la raison. Notre amour était né dans la clandestinité, mais à Rome nous vivions comme un couple normal. Nous étions loin de tout, personne ne nous jugeait. On se noyait dans la foule des touristes et des autochtones. Me promener main dans la main avec lui, c’est la plus belle chose qui m’est arrivée dans la vie.

   Une nuit j’ai rêvé que le fils de Jacques se suicidait. Je me suis réveillée en panique, seule. Jacques était parti livrer des journaux, il ne rentrait que pour le déjeuner. J’étais dans tous mes états ! C’était un rêve très réaliste. Je connaissais le visage de son fils parce qu’il m’avait montré des photos de lui, qu’il gardait dans son portefeuille. Cette nuit-là le téléphone sonnait, et on apprenait que le garçon, qui n’avait que six ans à ce moment-là, s’était pendu à un arbre, et que c’était à cause de ce que nous avions fait. Parce que son père l’avait abandonné pour une femme. Et comme c’était un rêve, je voyais son petit corps inerte, son visage… Affreux ! Une heure plus tard, mon frère est entré en trombe dans la chambre. Il m’a dit « Suzanne, tu dois rentrer ! Que tu quittes Philippe passe encore, mais tu ne peux pas briser une famille ». Je lui ai raconté mon rêve et j’ai fondu en larmes. Il avait raison. Il m’avait déjà acheté un billet de train pour le jour même, et un autre pour Jacques, le lendemain. Il ne voulait pas que nous rentrions ensemble de peur que nous changions d’avis pendant le voyage.

   Alors nous avons fait l’amour une dernière fois, et Jacques m’a accompagnée à la gare. C’est la dernière fois que je l’ai vu, lui sur le quai qui essayait de ne pas pleurer, et moi dans ce maudit train qui me ramenait vers une vie que je détestais. 

   Quand j’ai retrouvé Philippe, il m’a prise dans ses bras et m’a juré qu’il ferait tout pour me rendre heureuse. Il ne m’en voulait même pas, il m’aimait trop.

   Le lendemain j’ai coupé mes cheveux très court.

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