Jeune et Jolie

BELLE

Cette année, j’ai découvert que je suis belle. C’est bizarre de le dire, encore plus de l’écrire. Je n’ai pas encore l’habitude.

Je l’ai su il y a longtemps, mais je l’avais oublié. Les hommes ont ce détestable pouvoir sur moi, de défaire de leur indifférence ce qu’ils ont produit avec leurs mots. Et il n’y a guère que dans leur regard que je me reconnais. Peu importe le reflet que renvoient les miroirs, ou combien ma mère, mes amies, me répètent à n’en plus pouvoir que non, je ne suis pas trop grosse, que ma tête est tout à fait proportionnelle au reste de ma personne, que les poches sous les yeux ça n’est pas  bien grave, pas plus que mes incisives qui souvent restent enfermées dehors, que ma peau a une couleur tout à fait normale,  et je t’assure que ton nez n’a aucun défaut majeur, de toutes façons de la cellulite on en a toutes, même Scarlett Johansson ! Tout cela glisse sur moi comme l’eau sur les plumes du proverbial canard : j’ai besoin hélas, trois fois hélas, d’être validée par un mâle. L’enfer, c’est les hommes.

Bien sûr j’étais réticente au début. Elégante probablement, charmante c’est possible, drôle je l’espère, cultivée je fais tout pour. Mais belle ? Vraiment ? Je n’y crois pas encore tout à fait. C’est pourtant souvent la seule raison pour laquelle on me conte fleurette. De prime abord j’ai trouvé ça un rien vexant, ce manque de considération pour mon Moi profond, d’autant que jamais l’apparence d’autrui n’a interféré dans mes choix amoureux. Et puis j’ai trouvé ça formidable.  Enfant, je n’avais d’ambition plus grande que de devenir belle. Parce que c’est la caractéristique la plus injuste qui soit, et que donc elle confère un grand pouvoir. Un genre de qualité absolue, attribuée au petit bonheur la chance par la loterie génétique. Un rappel que la vie est une chose cruelle. Du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours pensé que les belles femmes avaient une chance extraordinaire, car non seulement tout serait toujours plus simple pour elles, mais encore parce que cela éliminait d’emblée une case de la liste des tourments existentiels. 

C’était grisant, au début, vraiment. Un regain de confiance en moi quasi inédit. Je battais le pavé d’un pas assuré, prenais un plaisir nouveau à admirer mon image dans les surfaces réfléchissantes. Je me suis même adonnée à ces rituels auxquels je n’avais jamais consenti : les masques hydratants et les gommages exfoliants et les crèmes régénératrices, et toute cette batterie de produits hors de prix dont on se tartine en espérant qu’ils servent à quelque chose. J’ai posté sur les réseaux sociaux des photos à mon avantage, sans me cacher derrière le second degré. J’ai accepté les compliments, non comme une marque de politesse de mon interlocuteur, mais en tant que remarques sincères. Je me suis bientôt sentie capable d’amadouer cette féminité dont on me rabat les oreilles depuis ma naissance, et avec laquelle je ne m’étais jamais sentie vraiment en phase. Parce que, tristement, j’associe féminité et beauté. Et que je me sentais une légitimité toute nouvelle.

Mais je ne suis pas la seule fille sur Terre. Il y a Instagram, et je vis sur la Côte d’Azur, et c’est incroyable comme les femmes y sont sublimes. Je me suis aperçue que, certes belle, je l’étais nettement moins que beaucoup d’autres. Il y a des quantités pléthoriques de jambes interminables, de culs bombés, de ventres plats, de nez retroussés, de lèvres pulpeuses, d’yeux en amande, de cheveux soyeux, de poitrines parfaites… Les jolies filles ça court les rues. Les plus jolies, plus désirables que moi. C’est une évidence, mais ça m’a buté le moral. Alors comme je ne pouvais pas éliminer une à une toutes les bombasses de Nice, j’ai commencé par me désabonner des meufs bonnes que je suivais sur Instagram. Je me suis séparée, le coeur lourd, de cette armée de mannequins qui ravissait mes pupilles depuis des années. Adieu Kylie, Kendall, Gabrielle, Kaia, Emily, Caroline, Louise, Denni, Freja, Charlotte, Lily Rose, Sophie, Cara, Lena, Alexa, Chiara. Mais Instagram est un sacré farceur, et malgré cette lourde campagne d’unfollow, leurs visages parfaits apparaissaient régulièrement dans mes suggestions. Et je suis une esthète, alors une à une, je les ai réintégrées. Rebonjour Chiara, Alexa, Lena, Cara, Sophie, Lily Rose, Charlotte, Freja, Denni, Louise, Caroline, Emily, Kaia, Gabrielle, Kendall, Kylie. Elles existent et moi aussi, je dois faire avec. 

J’ai beaucoup réfléchi au concept de Beau, et j’en suis arrivée à la conclusion que ça n’existe pas, dans l’absolu. La beauté n’est qu’un standard mouvant. C’est un Ici et Maintenant auquel j’ai la chance de correspondre (pas assez à mon goût). Des cases à cocher. Des injonctions à respecter. Moi, je crois que la beauté, la vraie beauté est ailleurs. Qu’elle se situe hors des questions mathématiques, du rapport taille/poids-écartement des yeux- angle du nez- profondeur des pores. Je crois que la beauté, c’est une intonation de voix, une démarche sautillante, la façon dont un visage se métamorphose brutalement en un sourire, c’est le mouvement d’un poignet, une manière de retrousser ses manches, de croiser-décroiser ses jambes, de passer sa main sur sa nuque, un regard dans le vague. Je crois que la beauté, c’est cette myriade de petits incidents qui dévoilent qui l’on est.

J’espère être capable un jour de voir en moi ce qui me trouble chez les autres. 

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