Les gens qui s’aiment se séparent souvent

J’ai écrit ce texte en 2015, pour un concours de nouvelles organisé par le Muséobar, et dont le thème « Modane, ville frontière« , m’avait pour la première fois conduite à utiliser des éléments de ma vie pour bricoler un ersatz de littérature. Je n’ai pas gagné, mais j’ai reçu le prix Coup de Coeur de Fabrice Melquiot. C’était incroyable ! C’est aussi la première fois que des gens ont aimé ce que j’avais écrit, sans être aveuglés ni par l’amour qu’ils me portent, ni par leur envie de me foutre à poil. Ce jour là j’ai compris que j’avais peut-être vraiment un truc avec les mots. 

Ce texte a 4 ans, je n’en ai pas modifié une virgule. Je l’ai relu à l’instant et il est à des années-lumières du chef d’oeuvre dont je croyais me souvenir. Je vous laisse juger.

Sep-05-2019 21-23-27

Un train bondé quitte bruyamment la ville. Je suis de la partie, prise au piège entre trois Samsonite et leurs volubiles propriétaires. J’inspire, j’expire : j’étouffe. Le genre de truc qui me donne envie de ma faire hara kiri, mais pas maintenant. Papi est mort, hier. A des centaines de kilomètres d’ici, à des milliards d’années lumière de moi. Un train bondé me mène vers le territoire isolé de mon enfance : Modane.

Nice La disgracieuse mélodie du téléphone fixe a pénétré la mousse épaisse de mon bain, et une ombre est passée. Il n’était plus l’heure de prendre des nouvelles. C’est la respiration saccadée de mon père qui m’a arraché les premières larmes. Il ne m’a rien dit, ne pouvant, ne voulant ; sans doute aussi conscient de la vanité des mots, de leur incapacité à exprimer l’essence de la vie, ou de la mort. J’ai dit « j’arrive » et j’ai raccroché. Un whisky sec, trois mouchoirs, sèche tes larmes chérie. Papi ne me manquera pas. je le savais amoindri par un mal dont j’ignore l’origine, et voici des années que nous ne nous étions ni vu ni parlé. Je garde de lui de bons souvenirs, des souvenirs d’enfants en sépia qui ne sont que des images vides de sens, vouées à se répéter éternellement, toujours hors contexte. Sa mort ne changera rien pour moi. Mais elle implique un long périple dans l’espace et le temps, auquel succèdera une semaine d’obligations familiales.

2008 La presque adulte que je suis ne convient en rien à l’enfant que j’étais. Je ne suis ni vraiment belle, ni très intelligente. Je me démarque par ma paresse croissante et une faculté hors norme à m’attirer le mépris de mes camarades. A leurs yeux je suis loufoque ; au mien d’un banal ennui. Je me cherche en vain. Je voudrais me réinventer, mais comment faire quand tout le monde sait déjà qui l’on est ? Les petites villes ont ceci de singulier que tout le monde se connaît. Mes voisins, mes parents, mes amis et les amis de mes parents, ceux de mes voisins, me connaissent depuis l’enfance ; ils ne comprendraient pas. Ils ne verraient pas que je suis une autre, quand bien même je me métamorphoserais. Je dois partir. Mes études serviront de prétexte aux centaines de kilomètres, aux interminables heures de voyage que j’imposerai entre mon avatar et moi. Je choisirai un endroit où je ne suis personne et je deviendrai celle que je veux être. Je me déguiserai en fille cool et sûre d’elle, et si je suis patiente, avec le temps, je la deviendrai. 

Monaco J’ai fourré l’intégralité de mes vêtements noirs dans un grand sac de voyage, noir également. Deux chemise de flanelle, une combinaison en crêpe de soie. Un polo, un jean taille haute, trois robe (une trapèze col Claudine, une robe portefeuille et  une mini en velours côtelé). J’ai pris tous mes collants pour m’assurer de trouver une paire qui ne sera pas filée et quelques paires de chaussure au petit bonheur la chance. Je culpabilise de me montrer aussi futile, comme incapable de porter décemment le deuil. La mort se fiche bien que vos escarpins soient accordées à votre sac à main. La mort prend tout ce qui lui passe sous la main, dévaste tout sur son passage ; voyez la qui scie avec zèle une branche de mon arbre généalogique. Je n’ai pas vu la Maurienne depuis 6 ans. Je l’ai quitté comme un amant disparaît au petit matin pour ne jamais revenir. Par surprise. La revoir, c’est faire face. Me faire face, aussi. A celle que j’étais. Modane m’a vu grandir, j’y ai passé les 18 premières années de ma courte vie, et pourtant, au plus fort de la journée, quand le soleil est à son Zénith et que la vie bat son plein, il m’arrive de l’oublier complètement. Lorsque l’on me demande d’où je viens, je reste évasive. D’une petite ville en Savoie, vous ne connaissez pas… Revenir implique d’assumer ma cavale. L’angoisse me prend à la gorge.

2006 Ma bande et moi squattons le Cancre dès que nous sommes dégagés de nos obligations pédagogiques. Cette grande salle délabrée, mal chauffée, où retentit le moindre son, est le QG de centaines de lycéens bruyants. Ma bande évolue chaque semaine au gré des disputes et des malentendus. C’est un groupe à géométrie variable, ses subdivisions sont nombreuses souvent incertaines. Ma bande compte une quinzaine de personnes qui entretiennent des rapports fort différents. Je ne fréquente pas tout le monde, mais j’en suis. Oh, pas un membre important comme S. ou M. bien sûr, mais cela me suffit. Je ne suis plus seule, c’est l’essentiel. Nous nous entassons à 15 sur les bancs morcelés qui flanquent des tables carrelés. Il n’y a qu’une seule table dont tous les carreaux sont encore solidement fixés au plateau. Elle est fort prisée le mercredi par celles et ceux qui souhaitent vraiment étudier. Existe -t-il un lycéen qui n’ait jamais arraché un carreau ? J’en ai pris un, hier, en souvenir. C’est ici que j’ai embrassé L. pour la première fois, l’an dernier. Une galoche mémorable qui a fortement dégoûté les quelques personnes présentes. C’est ici aussi que B. m’a plaqué, il y a quelques jours. Je suis restée digne, j’ai feint de comprendre ses balivernes en ravalant mes larmes, et j’ai laissé mon chagrin exploser aux toilettes. Nous nous sourions poliment quand nous nous croisons, ici même. Après tout, nous nous connaissons à peine. La bande ne survivra pas au baccalauréat. Je ne le sais pas encore, mais je sens confusément que nos liens sont trop ténus. Nous ne sommes finalement liés que par le fait que nous sommes au même endroit, au même moment. L’été qui suivra le lycée sera solitaire. Chacun vaquera à ses occupations, certain travaillent et d’autres non. L’éloignement géographique, rendu plus que tangible par le fait que je ne suis pas motorisée, suffira à me faire renoncer à mes amis.

Menton Le voyage a vraiment commencé. Première frontière. J’ai enjambé les Samsonite, refoulé l’envie de gifler les voyageurs ; mon sac et moi avons bondi dans le train pour Cuneo. A. me rejoindra dans quelques jours. Il n’a pas pu se libérer. Sans doute n’en avait -il pas très envie non plus et je le comprends. Tout ce qu’il connaît de moi résulte de ma fuite hors de Savoie. Elle doit lui paraître un territoire vraiment hostile ! A. est l’antithèse exacte de tout ce qui m’attire chez un homme. Son indiscutable beauté, sa gouaille, l’accent du midi combinée à une incontrôlable frénésie de parole. Nous sommes tombé amoureux par erreur, il y a 3 ans. Il a emménagé chez moi (un sac de sport qui contenait l’intégralité de son patrimoine matériel) et nous ne nous sommes plus jamais quitté. Jusqu’à aujourd’hui.

2004 Avant la bande, il y a eu la bande. D’autres visages, d’autres noms. Je suis collégienne. Partageant notre existence entre amourettes stériles et amitiés acnéiques, nous passons la majeure partie de notre temps libre au Skate Park fiché entre la piscine et le stade municipal. L’installation me semble fabuleuse : Deux rampes et un rail scellés au sol. L’hiver le métal nous gèle les mains, l’été il est si chaud qu’on ne peut s’asseoir. Les garçons avaient rapidement investi les lieux, bientôt rejoint par les filles. Dès lors, ils préférèrent rouler des pelles plutôt que des mécaniques, et le sport devint le prétexte aux flirts adolescents. Nous passons nos après midi affalés en grappe en haut des modules, tandis que les planches à roulettes gisent tristement sur le bitume, deux mètres plus bas. Un paradis peuplé de jeunes gens formidable, dont je me sens toujours un peu en marge, tiraillée entre l’attrait du groupe et celui non moins grand de la solitude. 

Cuneo Ma cousine B, et mon cousin X seront de la partie. Nous avons été séparé il y a bien longtemps par des querelles familiales auxquelles nous n’entendions rien, mais qui ont suffi à faire de nous de parfaits étrangers. Le temps des retrouvailles a sonné. Nous ne savons les uns des autres que ce que notre grand mère, par le prisme d’une imagination vieillissante, nous racontait. Je nous imagine tous trois avançant lentement sur un planisphère. B a interrompu son tour du monde (elle se trouvait hier en Equateur, au Guatemala ou dans un de ces pays exotiques que je peine à situer) et X vit en écosse où il occupe un poste à responsabilité dans une entreprise qui en a sans doute également. Ils sont paraît-il en train de réussir leur vie. Que penseront-ils de moi, mon embonpoint et mon emploi qui me rejette chaque jour un peu plus loin dans l’ennui ?

2002 J’ai 12 ans ; ma chambre est le témoin des bouleversements de l’adolescence qui pointe son nez. Les murs sont recouverts d’affiches qui dégringolent. J’ai punaisé au dessus mon lit un poster gigantesque sur lequel le nez de mon chanteur favori effleure le pubis d’une femme. Le cadrage lui coupe la tête, alors souvent, je m’imagine à sa place. Que ressent-on en de pareilles circonstances ?J’en frémis de terreur. Au milieu des photos de vacances, j’ai fixé une page arraché d’un magazine que j’ai trouvé chez mes grands parents. Une photo d’un acteur américain assez quelconque, noir et blanc, regard fixé sur l’objectif. Une citation entre guillemets occupe un quart de la page : « Je suis prédestiné à jouer les fous ». Comme la page est collé sur la porte de mon armoire, je la lis chaque matin. Elle ne signifie rien, je ne vois pas en quoi la vie le prédestinait à cela, mais la phrase me subjugue. Il m’arrive de l’entendre en boucle dans ma tête. J’ai aussi gardé mes Playmobil. Je l’assume difficilement, mais prends encore plaisir à les faire se mouvoir. J’en ai patafixé beaucoup au plafond, où je les ai disposé en saynètes comiques. De temps à autre un personnage me tombe dessus, et me voilà sur la pointe des pieds sur la chaise de bureau, pour le remettre à sa place. Maman dit que c’est dangereux, mais je m’en fiche. Elle ne comprend rien.

Torino Mon train aurait dû quitter la gare depuis un bon quart d’heure. Mes voisins, un couple de sexagénaires francophones, paniquent devant la probable perspective de rater leur correspondance. Ils vont à Venise, cliché merdique. J’ai planqué mon roman dans mon sac. A la minute où ils comprendront que nous employons la même langue, ils engageront la conversation à grand renfort de question sur le réseau ferroviaire italien, auxquelles succèderont des remarques sans intérêt sur leurs vacances, pour finir en banalités éculées. Je me suis trop bien vautrée dans le silence pour briser mes voeux. Mon voyage m’emmènera beaucoup plus loin que le leur, ils ne comprendraient pas. Déjà je sens Modane ;  ses tentacules invisibles me serrent la poitrine. L’angoisse du départ se mue en un pot pourri de sentiments divers ; nostalgie, regret, et quelque chose d’autre

2000 Je suis à l’école primaire, mais plus pour longtemps. Le jardin est mon terrain de jeu, mon territoire. J’ai déjà enduit la façade de la maison de papier toilette, dessiné des cages et un gardien de but pour improviser une partie de football, j’ai foulé le gazon pied nus des centaines de fois. Il y a un mélèze dans le jardin, souvent je l’escalade. Je grimpe très haut, aussi haut que je le peux, et une fois je suis tombée, mais je n’ai rien dit à personne. Aujourd’hui, je joue avec P. Nous venons de fabriquer une tyrolienne chargée de remonter des seaux plein de terre jusqu’à la route ; première étape d’une construction qui ne verra sans doute jamais le jour. Nous travaillons à ce projet depuis le début de l’après midi, et toutes nos tentatives se sont soldé par de cuisants échecs. Nos mains sont en feu, mais la tâche est trop importante pour que nous nous laissons abattre par de menues blessures. La guerre qui nous oppose à d’autres enfants du lotissement, et qui a motivé nos activités du jour, ne fait que commencer. Elle durera tout l’été, et il n’y aura ni gagnant ni perdant. Mes parents nous regardent d’un oeil amusé, mais tout ceci est pour nous très sérieux.

Bardonechia J’ai aperçu les premières neiges entre Alpignano et Rosta, au travers de la fenêtre sale du SFM. Mon rythme cardiaque a dû légèrement augmenté, je l’ai senti battre plus fort dans mon thorax. Etant enfant c’est le premier palmier, esseulé dans la vallée de la Roya, qui m’enchantait. Il indiquait la toute proche côte d’Azur. Aujourd’hui, chemin inverse, la neige me submerge d’émotion. Je suis sur la parvis de la petite gare de Bardonechia, l’ultime étape avant Modane. Le froid me pénètre comme un million d’aiguillons, ma tenue est beaucoup trop légère. Mes tennis en toile et mon léger chandail sont complètement hors de propos, ici. Je le suis moi aussi. J’ai très peu pensé à Papi -Feu Papi- pendant le trajet, comme s’il n’était que le prétexte à un plus grand dessein. Quand je pense à Papa, bien vivant, je pleure. C’est son chagrin qui me peine, bien davantage que sa source. Je me promets de sangloter pour l’enterrement. Ce sera facile, les églises me foutent le cafard.

XXème siècle La période la plus heureuse de ma vie se situe au siècle passé. Je suis une enfant souriante, choyée par des parents aimants. Mes souvenirs sont flous, et se limitent pour l’essentiel au sentiment d’un bonheur absolu que rien ne saurait troubler. Je porte d’adorables robes aux couleurs chatoyantes, je m’écorche sans cesse les genoux en chahutant joyeusement. Les étés sont parsemés de longues promenades en forêt, les hivers partagés entre bonhommes et batailles de boules de neige. La vie est belle.

Modane, 19h45 Derrière le pare-brise du minibus qui franchit 8 fois par jour la frontière franco-italienne, je revois pour la première fois, adulte, le décor de ma vie. Passé le tunnel s’étale la Maurienne, écrin de ma naissance, nous passons devant la maison penchée, odeurs d’urine et fous rires garantis, le collège et ses milliers de voix fantômes (dont la mienne), puis la route tortueuse qui mène jusqu’à la gare ferroviaire. Je redeviens Pupuce, première du nom. Aucun sobriquet ne m’a jamais aussi bien défini. Modane, mince frontière où se confrontent mon enfance et moi. Maman. Elle a changé. Des rides se sont creusées sur son visage, mais elle a toujours cette même douceur dans le regard, cette lueur qui me rappelle qu’à ses côtés, je serai toujours chez moi. Papa, mon héros. Je viens de mettre le doigt sur cette impression qui me hantait depuis quelques heures, et dont je n’arrivais pas à disséquer l’essence : La certitude. Celle que je touche au terme d’un voyage sans retour. 

Il faut du temps pour se retrouver.

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