Tout me plaît chez lui, sauf lui

Sep-11-2019 17-39-32

C’est ce que j’ai dit à mes amies au terme de mon rendez-vous avec Michel. Michel ne s’appelle pas vraiment Michel, et la dernière fois que je l’ai vu avant cette après-midi, nous n’avions pas encore le droit de vote. Il y a une dizaine de jours il a rompu un silence d’une dizaine d’années. Il était de passage sur la Côte d’Azur, avait appris via Facebook que j’y avais élu domicile, m’a donc proposé de déjeuner en sa compagnie. 

J’ai accepté de le rencontrer avec le mélange de curiosité et d’appréhension qui me semble de circonstance, car après tout ce temps nous étions devenus de parfaits inconnus. Notre dernière entrevue datait du jour de juillet où nous faisions tous le pied de grue devant le lycée en attendant les résultats du baccalauréat. Je n’avais d’ailleurs guère pensé à lui depuis la fin de mes études secondaires, et il s’en est fallu de peu pour que je ne l’aie pas totalement oublié.

Samedi dernier il m’attendait place Masséna, devant la fontaine où tous les niçois se donnent rendez-vous. J’étais surprise en l’apercevant, de découvrir que l’âge adulte avait façonné son visage d’une façon étonnante, le rendant presque beau, ce qui me semblait inconcevable. Michel a renoncé à sa barbe clairsemée, porte des vêtements à sa taille, des chaussettes à motif, une coupe de cheveux ringarde et une montre automatique. Je crois même qu’il a quelques cheveux blancs. Michel est un adulte maintenant, indubitablement ; je suppose que moi aussi.

Michel m’a rappelé une adolescence oubliée ; que je me disais communiste et lisais Michel Onfray. Il était stupéfait d’apprendre que j’avais courtisé C., et plus encore qu’il m’avait éconduite. Je lui ai vivement reproché d’avoir obtenu la moyenne à l’épreuve d’EPS du baccalauréat, alors que nous étions aussi nuls l’un que l’autre et que je n’avais eu que 07/20. Nous avons abondamment médit d’une de nos camarades, de façon totalement gratuite. Je lui ai rappelé qu’il avait qualifié Véronique Jeannot de « fanatique boudhiste » dans une dissertation de philo, par pure provocation. Nous nous sommes souvenu qu’à l’époque nous nous disputions beaucoup à propos de sujets dérisoires, qui se transformaient souvent en véritables débats qui occupaient la classe entière pendant les cours. Nous devions vraiment nous apprécier à l’époque, je l’avais oublié, parce que nous avons passé toute notre année de terminale assis côte à côte.

J’avais oublié aussi combien il était drôle, et irrévérencieux. Que sa façon d’appréhender les choses de la vie était une source constante d’étonnement. Que son dilettantisme le rendait délicieux. J’ai découvert également un garçon cultivé, intelligent, mesuré. Je dirais même : charmant.

Nous avons parlé des dix années qui s’étaient écoulées, de celles et ceux qui partageaient nos vies à l’époque et avaient mieux réussi que nous (ces connards), de musique et de cinéma et de littérature, de Greta Thunberg, des vieux réacs, de nos relations passées, de nos désirs d’avenir, du présent qui parfois semble nous échapper. Et nous avons ri. Beaucoup. 

Michel m’a raconté comment il avait quitté l’Education Nationale après un trimestre à se faire chahuter, et qu’il ratait depuis concours sur concours. Qu’il est un mauvais conducteur, ne sait toujours pas nager, ni skier, grave des CDs alors que tout le monde a arrêté, que lorsqu’il parle politique avec un interlocuteur qui partage son opinion, il en change momentanément par plaisir de débattre. 

Quand j’ai regardé ma montre il était 18h30. J’ai pris conscience tout à coup que ce rendez-vous avait trop duré pour n’être que les retrouvailles d’anciens camarades de classe, et qu’après six heures de tête à tête il était en droit de s’attendre à ce que notre entrevue se mue en rencard, ce qui d’ailleurs aurait été la suite logique, étant donnée la parfaite osmose dans laquelle s’était déroulée notre après-midi. J’ai dit « Je ne vais pas tarder » et il n’a pas réagi. Je l’ai répété une seconde fois vingt minutes plus tard et j’ai cru voir passer dans son regard une discrète lueur de déception. J’avais la gorge sèche d’avoir trop palabré, et aucune raison de mettre un terme à notre rencontre, d’autant que je lui avais assuré la veille être libre comme l’air. J’ai envoyé un SMS à une amie : « Appelle dans 10 mn, prétexte n’importe quoi d’urgent qui nécessite ma présence ». C’est comme ça que j’ai quitté Michel, après sept heures de conversations à bâton rompu. 

Sur le chemin du retour j’ai longuement réfléchi à ce qui venait de nous arriver. Je ne l’avais jamais envisagé comme un adulte potentiel. J’étais chamboulée de découvrir qu’il avait un emploi, un logement, une voiture, une vie sexuelle, des cheveux blancs et tous ces trucs qui ne conviennent pas du tout au lycéen que je pensais revoir. Tout cela le rendait incongru. Moins incongru cependant que notre complicité, dont je ne saurais dire si elle était retrouvée ou inédite. Et il y avait cette idée lancinante : En dépit de tout ce qu’il est, Michel ne me plaît pas.

Depuis quelques mois tout est à réapprendre, et j’avais oublié jusqu’à l’existence de la nécessaire dose d’absurdité qui noue et dénoue les relations sentimentales. J’ai négligé ce je-ne-sais-quoi qui nous pousse les uns vers les autres. Ce trois-fois-rien qui fait qu’on crushe, qu’on craque, qu’on flirte. Qu’on tombe, sinon amoureux, au moins sous le charme. Ce truc qui nous donne furieusement envie de mettre quelqu’un à poil, de l’écouter nous raconter sa journée de travail, qui nous conduit à l’épouser, se coltiner en plus de la nôtre, sa famille de tocards, et aller jusqu’à envisager de perpétuer son code génétique. Cette petite étincelle qui neuf ans auparavant m’a fait tomber follement amoureuse d’un homme qui était pourtant l’antithèse de mon idéal masculin, et qui plus récemment m’a jetée dans les bras d’un platiste obèse et aigri. Ce truc qui fait qu’on tachycarde quand le téléphone sonne, qu’on rit bêtement à des plaisanteries même pas drôles, qu’on fait des analyses de textes insensées sur des SMS de deux lignes et demi, qu’on vide sa penderie avant un rencard auquel on se rend maquillée comme une vendeuse Sephora. Ce presque-rien qui met des paillettes dans nos vies, oh oui. Ce même machin qui m’a fait un mal de chien quand Victor m’a dit « Regarde les choses en face, ma belle, toi et moi ça ne pourra pas marcher on est trop différents : tu es en quatrième et je ne suis qu’en cinquième ». Et des larmes sur nos joues, eh ouais. J’avais omis ce tout petit rien, indéfinissable et nécessaire, sans quoi le sexe n’est qu’une juxtaposition de corps.

Ce je-ne-sais-quoi qui ne m’a pas frappée, l’a manifestement atteint, exactement comme je le craignais. Avant-hier j’ai reçu un SMS, je le note ici tel qu’il m’est parvenu parce qu’il est particulièrement évocateur de ce qui se trame entre nous : « Dis moi, une idée me tarabuste : Tu ne penses pas qu’on serait bien ensemble ? »

Alors, j’ai éconduit un homme qui emploie le verbe Tarabuster. Preuve, s’il en est encore besoin, de l’absurdité de l’existence. 

2 réflexions sur “Tout me plaît chez lui, sauf lui

  1. Michel dit :

    Je ne saurais dire si Chantal a changé depuis le lycée. Disons qu’elle a raisonnablement grandi mais je retrouve sans peine les traits et expressions présents dans ma mémoire. C’est surtout son look qui la transforme. Elle porte désormais les cheveux très courts, presque ras. Je reste un peu dubitatif, sensible que je suis aux longues et épaisses chevelures. Mais bon, cette coupe ne lui va pas si mal et de toute façon peu importe, je revois Chantal sans arrière-pensée. Cela ne m’empêche tout de même pas de remarquer son décolleté plongeant et sa jupe courte.
    Dans les premiers instants, nous entamons la conversation timidement ; j’imagine que c’est naturel après une si longue parenthèse. Mais très vite, nous nous sentons à l’aise l’un avec l’autre. Ce n’est pas si fréquent de mon côté. Combien de tête-à-tête, quelle que soit leur nature, m’ont paru interminables, piégé par le bulletin météo du soiffard du coin ou le sourire benoît d’un jeune sosie de Yolande Moreau. Là, c’est tout le contraire, tout ce que dit Chantal m’intéresse, m’amuse, me surprend, m’incite à rebondir sans retenue.

    Est-elle encore communiste ? Merde, non. Ecologiste ? Génial, elle l’est ! Et activement semble-t-il. Enfin activement… dans certaines limites. Elle m’explicite son engagement antispéciste tout en tailladant un hamburger dégoulinant de barbaque. C’est incohérent, et par la force des choses charmant.
    Nous aimons Gainsbourg. Chantal est agacée par le ton gouailleur qu’il adopte à la fin des refrains de Hold-up. Je n’adhère pas à sa théorie mais me délecte qu’une personne sur Terre puisse s’en faire la réflexion.
    Nous évoquons les bidets, leur usage, leur actualité. Typiquement le genre de discussion surréaliste dont je raffole et qui nécessite une certaine complicité avec son interlocuteur. J’ai remarqué que souvent l’absence érode l’alchimie entre les gens ; là, elle l’a décuplée.

    Les petites découvertes exquises s’amoncelant, je commence imperceptiblement à voir Chantal avec d’autres yeux. D’autant plus qu’elle a rapidement mentionné être célibataire. Elle ajoute vouloir se montrer plus sélective en matière d’hommes. Pas à l’excès, j’espère.
    Chantal est très attirante. Il émane d’elle une lascivité et une brillance intellectuelle qui ne laisseraient de marbre que le dernier des imbéciles. Le genre de phénomène qui doit rendre folles toutes celles qui, bien que correspondant parfaitement aux critères canoniques de la beauté, deviennent invisibles dès lors que Chantal se trouve à leurs côtés.
    Comment n’avais-je pas remarqué cela avant ? Ces éléments étaient pourtant déjà présents, ou du moins en gestation. J’étais certainement le dernier des imbéciles. Enfin, soyons indulgents avec ma période survêtement uni et lavage de cheveux hebdomadaire car au fond tant mieux : c’est captivant de redécouvrir quelqu’un avec un regard neuf. Je ne change pas d’attitude pour autant, il me semble que ce n’est pas le moment.
    Chantal m’annonce devoir partir. Nous ne passerons pas la soirée ensemble, encore moins la nuit. Bien sûr, je n’aurais pas été spécifiquement contre. Mais ce n’est rien, je ne prends pas cela pour une marque d’indifférence et reste quelques instants debout au beau milieu de la terrasse, planté comme un témoin de Jéhovah devant une porte close.

    Le lendemain, jour de mon retour en Savoie, je me demandai si je devais proposer à Chantal de se voir à nouveau. Je craignis de m’imposer et décidai de prendre rapidement la route. Ces magnifiques routes de montagne méditerranéennes m’offrirent un cadre rêvé pour me repasser le film de notre entrevue (si tant est que ma nuit blanche n’y fût pas suffisante).
    Il était désormais clair que Chantal me plaisait. Difficile d’y échapper dans la mesure où elle rend une minute passée en sa compagnie plus marquante qu’une semaine auprès de gens ordinaires, à savoir approximativement 99% des troupes. Grâce à elle, aucun risque de jalouser ces bons vieux connards dont on trouve le profil sur Linkedin. Ils peuvent bien énumérer les statistiques de leur entretien annuel comme autant de pichenettes sur votre nez, il suffit de se tourner vers Chantal et voir son sourire moqueur pour être sûr qu’ils n’ont rien compris. Je me perdis et m’enfonçai sur des sentiers presque caillouteux pendant plusieurs minutes avant de me résoudre à rebrousser chemin. On aurait pu mettre cela sur le compte de mon trouble si je n’étais pas coutumier de ce genre de rallongi.

    Pas facile d’inviter Chantal à boire un verre à l’improviste, nous habitons à six heures de route. Je m’aventure donc à lui demander si elle a partagé mon ressenti par SMS. A ce moment-là, je suis plutôt optimiste quant à sa réponse, je pense fermement qu’elle me laissera au moins une porte entrouverte. C’était sans compter sur l’absurdité de l’existence. Elle m’envoie à la place le fameux laïus qui fait débander. Celui sur l’amitié. Lui-même.
    J’insiste un peu mais ses messages se font de plus en plus laconiques et espacés. Je me résous péniblement à l’idée que cette après-midi si spéciale pour moi ne l’avait peut-être pas été tant que ça pour elle. Jusqu’à ce que je tombe sur ce texte.

    Je pourrais en cosigner presque chaque mot. C’est con, nous en tirons des conclusions complètement différentes. Je balance entre plusieurs états d’esprit, tout à tour ragaillardi d’avoir plu à Chantal et d’autant plus contrit de ne lui avoir finalement pas plu.
    Le je-ne-sais-quoi que décrit Chantal est un petit tyran. Il me refuse le droit d’être idéalisé par son philtre dévastateur quoiqu’éphémère. C’est le seul invité qui manque à la fête. Pourtant son absence crève les yeux. Du moins les siens. J’espère qu’il va finir par se pointer celui-là…

    J’ignore si je pourrais te plaire mais j’en crève d’envie.

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