Autoportrait (Après Edouard Levé)

Mar-29-2019 17-16-28

Je suis née un mardi à 09h15. Depuis je fais ce que je peux. Je préfère le début des histoires d’amour, des livres, des films, des voyages. Je ne tue pas les moustiques parce que je trouve la sentence disproportionnée. Je suis myope et un peu astigmate. Je crois que la vie se niche dans les détails. Les documentaires sur les nazis m’endorment, j’en consomme des quantités pléthoriques. J’aime lire à voix haute, surtout ce que j’écris moi. Un homme que j’ai aimé m’a dit un jour : « Il faut prendre des gens ce qu’ils ont à t’offrir, rien de plus, rien de moins ». C’était un gros con mais c’est le meilleur conseil qu’on m’a donné. Je répugne à utiliser le mot Ex. Je ne sais pas comment désigner les gens qui ne sont ni des collègues, ni des amis, je dis généralement « je connais quelqu’un qui… » ce qui finit par embrouiller tout le monde quand j’évoque différentes personnes ou bien plusieurs fois la même personne. J’ai déjà mangé des sauterelles, un scorpion, une araignée, des vers de farine. Pour rien au monde je ne mangerais de banane. Je suis incapable de toucher les aliments que je ne consomme pas. Je connais le sens du mot Palimpseste. Je l’utilise à tort et à travers avec les gens qui m’agacent. Je voudrais vivre dans un film d’Arnaud Desplechin. Je suis allée dans dix-huit pays : Belgique, Canada, Costa Rica, Croatie, Cuba, Etats-Unis, Espagne, France, Grèce, Île Maurice, Indonésie, Italie, Monaco, République Tchèque, Royaume-Uni, Suisse, Thaïlande, Vatican. J’ai voulu visiter Prague pour Franz Kafka, j’en ai ramené un Gollem. Je n’ai d’autre ambition que donner un sens à ma vie. Je suis tiraillée entre ma sensibilité de gauche et mes aspirations de droite. Je porte des vêtements en taille 34-36, mais j’ai plutôt l’allure d’un 38-40. Je n’ai ni frère ni sœur et peu d’ami-e-s. J’ai hésité avant d’utiliser l’écriture inclusive dans la dernière phrase. J’ai horreur de parler au téléphone avec des gens qui ne me sont pas intimes, avec les autre ça va. J’ai entretenu de nombreuses amitiés masculines qui ont pris fin brutalement avec l’apparition d’une autre femme. Plus jeune je voulais changer de prénom mais je n’ai rien trouvé de satisfaisant. La première fois que je suis tombé amoureuse c’était dans un rêve. J’ai déjà raté des trains, des avions, des occasions de me taire. Je suis timide mais je me soigne. Je vais au cinéma deux fois par semaine depuis deux ans. Avant j’y allais une fois par an. Un ami m’a dit un jour : « De toutes façons tu n’aimes pas les films de pauvres« , il a raison et ça fait de moi un abominable individu. Adulte, j’ai pesé entre 55 et 68 kilos. Je me trouve trop grosse quel que soit mon poids. J’aurais aimé être juive. J’ai cru en Dieu durant neuf mois l’année de mes douze ans. Je considère l’agnosticisme comme le rapport le plus logique à la spiritualité. Je suis athée depuis que j’ai douze ans. Je me souviens qu’au collège quelqu’un avait écrit « LE PEN A RAISON » au blanco sur une table, j’ai rajouté « IS » à la fin de « LE PEN », j’étais très fière de moi. J’ai déjà dit je t’aime sans l’éprouver, pour faire plaisir et essayer de m’en persuader. Je n’ai pas dit que je les aimais à des hommes qui ne m’en ont pas laissé le temps. Je confonds ma gauche et ma droite. J’avais un ami dont le père était en prison «pour un motif épouvantable» qui vivait en colocation avec un type qui tous les jeudis soirs se rendait sur une aire d’autoroute pour sucer des routiers. Je raconte souvent cette anecdote au premier rendez-vous, je ne sais pas pourquoi. Il y a des choses que je me retiens d’écrire parce que ma mère me lit. J’ai passé mon permis de conduire deux fois. Je l’ai raté deux fois. Je raconte ma vie sur internet, pas parce que je la trouve plus digne d’intérêt qu’une autre, mais parce que je suis incapable d’écrire de la fiction et qu’elle me sert à bricoler de la littérature de bouts de ficelle. J’exerce un emploi sans intérêt mais peu contraignant. Je connais quelqu’un qui a préféré la prostitution au salariat. La pierre m’indiffère. J’ai obtenu la note de 07/20 à l’épreuve d’EPS du baccalauréat. C’est un genre de performance : à ma connaissance personne n’a jamais eu de note en-dessous de la moyenne. Je bois sans modération. La littérature est ce qui m’importe le plus. J’ai habité dans une maison et quatre appartements. J’ai vécu dans un village de 387 habitants, une ville de 515 695 habitants, et une ville de 342 637 habitants. Je trouve le Southern Comfort Lemonade délicieux mais n’en commande jamais parce que je suis incapable de le prononcer. Pour la même raison je ne parle jamais de Jeffrey Eugenides. J’aime à me décrire comme une intellectuelle. Je n’ose plus me prétendre artiste. Je ne danse jamais. En 1999 j’ai perdu un pari de 100 000 francs avec Patrice M., que je n’ai jamais honoré. Depuis j’ai méthodiquement perdu tous mes paris. J’ai peur de la vitesse, du vide, des monstres tapis dans l’obscurité, de la fin du monde, de décevoir mes parents, de la mort, de tomber enceinte par inadvertance, des maladies incurables qu’on se découvre sur les forum Doctissimo, du regard des autres, surtout du regard des autres. Je ne souris pas beaucoup sur les photos. A 14 ans j’ai fait un dessin formidable dont j’ai découvert plus tard qu’il s’agissait d’un tableau de René Magritte. J’ai appris ensuite que j’avais été sujette à de la cryptomnésie. J’avais un ami qui collectionnait les bouteilles Evian et étirait interminablement les R. Je ne sais pas si ça a un rapport. Je trouve généralement la réplique parfaite plusieurs heures après la fin de la conversation. A 16 ans j’ai participé au blocus de mon lycée. A 17 je suis tombée amoureuse d’un quadragénaire. A 18 j’ai découvert la solitude. J’ai l’impression qu’être gauchère me rendrait moins banale. J’ai voté pour la première fois à 21 ans, je ne sais plus pour qui. Je ne porte jamais de parfum. Je cuisine très peu et très mal. Je me souviens du nom de tous mes petits amis sauf un, dans l’ordre d’apparition : Alexandre, Simon, Alain, Victor, Jeremy, l’autre Alexandre, Kevin, Ugo sans H, Hadrien avec un H, Bruno, l’autre Jeremy, Lionel, Lilian, le type dont j’ai oublié le prénom nom, Jean-Christophe, Antony qui a perdu son H, Grégory. Six m’ont éconduite, j’en ai quitté huit, trois séparations se sont faites d’un commun accord. L’un d’eux est platiste. Quand je suis triste j’écoute du rap très fort pour m’abrutir. Ecrire après 20h00 m’empêche de dormir. J’ai une excellente idée de roman depuis dix ans. Je ne l’écrirai jamais. J’espère un jour rencontrer quelqu’un qui trouvera l’idée très bonne et le publiera à ma place. Quand je suis seule je déjeune aux alentours de 09h00 et dîne avant 17h30. En compagnie je m’adapte. J’aimerais me marier un jour. J’essaie sporadiquement d’écrire depuis qu’un homme dont j’adorais lire les courriels m’a dit que j’avais du talent. Je ne sais pas si j’ai vraiment du talent. Je pense qu’aux yeux des gens qui ne sont impliqués dans aucun processus artistique, ceux qui créent sont forcément talentueux. Je connais mieux les états américains que les départements français. Serge Gainsbourg et Jacques Sternberg m’ont fait aimer les mots. Françoise Sagan m’a plusieurs fois donné envie de les abandonner, car après elle à quoi bon. Le talent des autres me paralyse. Je n’ai jamais voulu mourir. Un jour j’ai rencontré un homme dans une cabine téléphonique. Nous nous sommes vu une fois par mois pendant deux ans. Il n’a jamais essayé de me séduire. Ou bien je ne m’en suis pas rendue compte. J’aime qu’on m’appelle par mon patronyme. De tous mes surnoms je préfère Célinou. Mon code pin est 0000, comme à peu près tout le monde. J’aimerais être moins grave. Je pense que vivre une seule grande histoire d’amour n’est pas plus glorieux que d’en vivre plusieurs qui finissent mal. Je culpabilise quand j’achète un produit Michel & Augustin parce qu’ils financent la Manif pour tous, quand je me rase les jambes de céder aux injonctions patriarcales, quand je vais voir un film de Roman Polanski au cinéma pour des raisons évidentes, quand j’imprime un document inutilement, de ne pas aimer les films de pauvres, quand je prends l’avion à cause de mon empreinte carbone, quand je mange de la viande, quand je passe une commande sur Amazon parce qu’ils traitent mal leurs employés, de façon générale à chaque fois que j’achète ou jette quelque chose à cause de mon angoisse écologique. J’aimerais dire « les livres m’ont sauvée » mais c’est faux. En revanche je peux dire : Internet a changé ma vie. Je me suis toujours sentie à ma place avec des gens plus âgés. Ma meilleure amie est unijambiste. Un jour j’ai posé sa prothèse au vestiaire du musée des Beaux-Arts de Lyon. Je n’ai jamais reçu de dick pic, sollicitée ou non. J’ai longtemps été tiraillée entre ma mère qui me trouvait superbe et mes camarades qui me disaient moche. Je sais aujourd’hui que je suis plutôt jolie. Je trouve déplaisante l’idée que les hommes s’intéressent à moi à cause de mon apparence physique, alors que la leur n’a jamais eu d’incidence sur mes choix amoureux. Les hommes qui m’attirent sont généralement laids. Je ne me lasse pas qu’on me trouve belle. Je raffole du pain, en particulier celui de Paul. Quand j’étais étudiante j’ai revendu la moitié de ce que je possédais pour m’offrir une robe Sonia Rykiel que je porte tout au plus une fois par an. La théorie de la relativité me donne la nausée. Ma plus longue relation a duré 8 ans 5 mois et 29 jours, la plus courte 13 heures. Je ne pourrais pas coucher avec un homme qui cite Oscar Wilde. Je n’ai pas vu Avatar. Walk on the wild side est la seule chanson dont je connais les paroles par cœur. J’appelle rarement les gens par leur diminutif, même en cas de prénom composé ou difficile à prononcer. Le frère d’une amie est sorti quelque temps avec un prêtre rencontré à la piscine. Les histoires des autres sont généralement plus intéressantes que les miennes. Manifestement j’abuse du mot « Manifestement« . Les belles femmes m’obsèdent. Pourtant je ne voudrais ni leur ressembler ni leur faire l’amour. Je dors indifféremment à gauche et à droite du lit, rarement au milieu. Si ma meilleure amie m’appelait au milieu de la nuit pour me demander une pelle, des sacs poubelles et ne surtout pas poser de question, je ne l’aiderais pas. Rien ne me plait tant qu’un torse velu. Les seuls livres que j’ai lu deux fois ont été écrits par Stephen King. Quand Alain B. m’a quittée à la fin de la quatrième je me suis promis de ne plus jamais monter sur une moto. Je me suis parjurée treize ans plus tard en Thaïlande. De prime abord j’ai l’air hautain à cause de ma grande timidité. J’espère être drôle. J’ai possédé six poissons rouges. Quand le premier est mort j’ai pleuré deux jours entiers, quand le dernier est mort j’étais soulagée. Je suis attirée par les hommes plus âgés. Je juge sévèrement les hommes qui sont attirés par les femmes plus jeunes. J’ai conscience de l’absurdité de mon raisonnement. J’ai perdu un emploi parce que je n’avais pas la Sephorattitude. J’ignore toujours en quoi cela consiste, je sais simplement que je ne l’ai pas. Je me demande souvent si l’adolescente que j’étais serait déçue de découvrir une adulte aussi quelconque. Je pense que oui. Je n’emprunte jamais mes livres, ils sont mes trophées. Je ne sais pas distinguer un grand cru d’une piquette. Le vin rouge me rend très bête. Je suis contente de savoir que Gérard Manset n’a jamais donné de concert. Je me suis laissée choisir par mon entourage. J’adore pleurer, vomir, transpirer : globalement tout ce qui me permet de m’alléger. J’éprouve un plaisir quasi érotique à entendre des polonais s’exprimer en français. Je suis rarement satisfaite de mes productions littéraires. Celle-ci comme les autres. Si un jour je meurs je souhaite que mon épitaphe soit l’excipit d’Un jour ouvrable, le fabuleux roman de Jacques Sternberg :

—  Et que faisiez-vous dans la vie ?

— Je faisais mon temps.

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