Garçonne

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Un soir il y a un peu plus de sept ans j’ai vu Rosemary’s Baby pour la première fois. La culpabilité d’aimer autant les films de Roman Polanski a, cette fois là , été éclipsée par quelque chose de plus fort encore : La beauté enfantine de Mia Farrow. 

J’étais subjuguée, alors j’ai avancé de quelques mois mon rendez-vous annuel chez le coiffeur. Au sempiternel « Juste les pointes ? » j’ai répondu « Coupez court ! ». C’était radical. C’était effrayant. C’était aussi difficilement réversible. Il m’a demandé si j’étais bien sûre de moi et j’ai menti. J’avais l’air désinvolte mais je n’en menais pas large.

C’est comme ça que je suis devenue une fille aux cheveux courts pour la première fois. Malgré mon secret espoir, je n’ai jamais eu l’allure d’une actrice des sixties, mais cela m’a procuré bien plus : une identité visuelle forte. J’avais de la chance, ça m’allait bien. Vraiment bien. Le choc passé, il n’est resté que la sensation d’avoir enfin trouvé. Et pour beaucoup, cette coupe de cheveux me définissait. Quand on me questionnait à ce propos, j’avais coutume d’évoquer plutôt Jean Seberg que Mia Farrow, une autre actrice aux cheveux courts qui n’avait pourtant joué aucun rôle dans cette histoire, mais que je trouve bouleversante et qui a eu la brillante idée d’épouser une des mes idoles littéraires. 

j’ai vécu comme ça deux ou trois ans. Je parlerais peut-être en décennies, sans les rêves. Un par mois au début, puis par semaine. La nuit je glissais mes doigts dans ma soyeuse chevelure, je la brossais la lavais la tressais. La nuit j’avais les cheveux longs et le matin ils avaient disparu. Mon subconscient me harcelait, j’ai abdiqué à regret. Parce que j’avais l’impression de renoncer à une part de moi, et que je savais que la repousse serait longue et pénible. Et elle l’a été. Bien pire que ce que présageais. Je n’ai jamais été vraiment bien coiffée, mais les deux années qui ont suivi cette décision ont été remarquables. Je n’ai pas flanché, et le jour où je suis parvenue à une minuscule queue de cheval, j’ai su que le pire était derrière moi. Depuis quatre ans tous les matins je me passe un coup de peigne, mais n’en tire jamais autant de satisfaction que je le faisais dans mes songes.

Qui justement,ont repris le mois dernier. Des rêves qui m’ordonnaient de couper court, à nouveau. J’en ai parlé autour de moi. Mes amies m’ont incitée à sauter le pas, les hommes averti que je deviendrai imbaisable. Seulement, moi, ça ne m’effrayait pas. Ce visage là, dépouillé de ses mèches en vrac et de ma frange en bataille, je le connais déjà et je sais qu’il me convient. Il a un peu vieilli depuis la dernière fois, mais pas suffisamment pour m’être vraiment inconnu. Alors, j’ai pris rendez-vous.

Il me semble par moment que je n’ai jamais cessé d’être une fille aux cheveux courts. Que je suis revenue à mon état naturel. Il n’en va pas de même pour tout le monde. Depuis trois semaines que je croise des gens avec ma nouvelle apparence, j’assiste à toutes sortes de réactions. Je suis souvent surprise par l’enthousiasme que suscite mon audace, et le jeu des ressemblances n’est pas pour me déplaire. Mais les compliment ne sont hélas qu’un fragment des opinions non-sollicitées dont on m’abreuve à longueurs de journée. Il y a les grimaces de dégoût et les critiques acerbes des gens dont par ailleurs je me fous, mais qui font partie de mon quotidien. On m’a appelée jeune homme, on a masculinisé mon prénom, on a questionné mon orientation sexuelle, et surtout on m’a demandé Pourquoi ? Pourquoi Diable as-tu fais une telle chose ?

Ce qui m’intrigue, c’est que je n’ai subi ce genre de désagrément pour aucune autre de mes fantaisies capillaires. Je n’ai jamais eu à justifier de ma frange ou de mon carré plongeant, pas plus qu’on ne m’a demandé d’argumenter lorsque le matin je suis apparue blonde, brune ou rousse. Les gens s’en fichaient et ça me semblait bien normal. Aloes j’ai repensé à ce que Chris(tine and the Queens) évoquait il y a quelques semaines dans La Poudre, que les médias français l’avaient davantage interrogée sur ses cheveux courts que sur sa musique pendant la promotion de son album. Que le sujet passionnait les foules.

Il y a quelque chose à creuser, là-dedans. Ce n’est pas une simple histoire de pilosité. ça titille l’image que l’on se fait de la féminité. 

Aller chez le coiffeur n’est pas un acte politique. Je n’ai pas renoncé à mes 30 centimètres de cheveux secs pour questionner ma féminité. Au contraire, même, je compense. Je ne sors plus sans maquillage, rechigne à porter des baskets, et je sais que si j’enfile un perfecto j’aurai l’air lesbienne. Je connais déjà tout ça. Ce qui est amusant c’est que j’ai l’impression de faire partie d’un club fermé, de celles qui ont osé braver l’injonction. Un club plutôt sympa qui me permet de cotoyer Jean Seberg, Chris, Meghan Rapinoe, et ma prof de philo de terminale. 

Alors voilà. Depuis trois semaines je suis une fille aux cheveux courts. J’aime le visage que je croise le matin dans ma salle de bain, et en plus c’est un excellent radar à connards.

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