Les garçons de passage : Idylles estivales

Précédemment dans Les garçons de passage : Un homme, un vrai

Jul-28-2019 14-29-19

J’ai rencontré Hadrien en Guadeloupe, lors d’un séjour au cours duquel j’avais été exécrable avec mes parents sans autre motif qu’une colère adolescente, sourde, incontrôlable, qui me consumait corps et âme, et frappait mon entourage au petit bonheur la chance.

Il m’a abordée un soir que je dessinais dans le hall de l’hôtel, m’a proposé de le rejoindre sur la plage à 21h00. Prise au dépourvue j’ai accepté. Il a ajouté : Je m’appelle Hadrien, comme l’empereur. Mais je n’ai compris la référence que le lendemain en voyant sa gourmette.

Hadrien était très beau. C’est ce que j’ai pensé en l’apercevant pour la première fois au-dessus de mon carnet à croquis, qu’il était étonnant qu’un si joli garçon s’intéresse à moi. 

Lors de notre rencontre, Hadrien arrivait au terme d’un voyage d’une dizaine de jours offert par sa famille pour son vingtième anniversaire. Son cousin, d’un an son aîné, l’avait accompagné et les garçons n’avaient eu de cesse depuis mon arrivée de m’adresser des signes de la main et des sourires auxquels je n’avais jamais répondu. Il avait longtemps hésité avant de m’aborder, me pensant hostile. Je ne portais mes lunettes qu’en cas d’extrême nécessité, et ignorais donc jusqu’à leur existence. Sans ce contretemps, il aurait été l’homme d’une semaine entière et non de quelques jours.

Hadrien s’entraînait pour devenir pompier de Marseille, avait longtemps été enfant de choeur, portait des chemises blanches impeccablement repassées, ce qui pour la lycéenne que j’étais représentait une élégance quelque peu anachronique.

Le soir sur la plage il m’a raconté Top Gun par le menu, parce que c’était son film préféré et que je ne l’avais pas vu. C’est la sérénade la plus barbante qu’un homme m’ait chantée. Je n’ai jamais regardé Top Gun.

Dans la conversation j’ai glissé l’existence d’un autre garçon, avec qui j’avais entamé une relation peu avant mon départ, et qui m’attendait en France. Il m’a tout de même donné rendez-vous le lendemain matin. J’ai accepté parce que bien que rasoir, sa compagnie me permettait de fuir la cellule familiale,

Notre premier baiser c’’était dans la mer, sous la pluie, comme dans un film à la con. C’était soudain, j’ai ressenti l’irrépressible besoin d’enrouler mes jambes autour de sa taille, de me coller à lui et fourrer ma langue dans sa bouche. Je voulais me fondre en lui. C’est la première fois que j’ai ressenti du désir pour un homme. Pas une envie abstraite, mais un besoin précis et orienté, extinguible. Je ne me rappelle pas grand chose de ces vacances parce que j’étais trop occupée à faire la gueule, mais très nettement de la chaleur qui rendait tout érotique et qui, j’en suis sûre, m’a poussée dans ses bras. On a fait ça un moment, se galocher dans l’eau, et on a rejoint la rive main dans la main parce que nous ne redoutions aucun cliché. 

Nous sommes rentrés à l’hôtel, lui, moi, son cousin, et une fille un peu plus âgée qui portait des cheveux très longs, dont je ne sais plus qui elle était ni pourquoi elle était avec nous. Nous avons triché au Monopoly, Hadrien et moi, parce que c’est ce que tout le monde faisait. Il m’effleurait le genou pour me donner ses indications. Cette complicité aussi était nouvelle pour moi.

Un soir, je ne sais pas si c’est celui-là, on était allongé sur son lit et il a dit : Tu as 16 ans, quelqu’un qui t’attend, on ne se reverra jamais. On ferait mieux d’aller prendre l’air.

J’ai beaucoup pleuré le lendemain parce que je culpabilisais affreusement de trahir ainsi le lycéen que j’avais courtisé toute l’année. J’étais sur un catamaran avec mes parents que je voyais pour la première fois en quarante-huit heures. Ma mère m’a prise à part, pour une fois elle savait pourquoi j’allais mal, ça devait lui faire plaisir, un problème qu’elle pouvait résoudre. Elle m’a demandé si mon adultère avait été consommé ? Non. Si je pensais quitter mon légitime ? Pas du tout. Le lui dire ? Surtout pas ! Elle m’a dit : ça n’est rien, tu ne devrais pas pleurer pour si peu. J’étais choquée par son immoralité mais je me sentais un peu mieux, et aujourd’hui en effet je me rends compte que cette histoire n’a gâché la vie de personne.

A la fin on ne se supportait plus du tout, mais nous sommes restés ensemble parce qu’il aurait été absurde de s’imposer une rupture, alors que la vie allait se charger de nous séparer. Notre histoire a duré trois, peut-être quatre jours, nous avons attendu son bus ensemble au bord de la route, il était évident que ni lui ni moi ne voulions plus de la compagnie de l’autre mais je tenais à vivre cette romance jusqu’au bout. Quand la navette est apparu il a pressé ses lèvres sur les miennes et il est parti, comme si nous avions fait ce geste des milliers de fois, comme si ça n’était pas la dernière.

L’été précédent Hadrien il y a eu Dani, en Croatie. La première fois que je l’ai vu c’était dans le restaurant de l’hôtel, il portait un tee-shirt jaune et n’était sans doute pas beau, mais il ressemblait vaguement à Seth Green alors ça m’a chamboulée. Dani était hongrois, nous parlions en anglais, lui très bien moi de façon épouvantable. On a joué au billard et aux fléchettes, j’ai perdu, à un moment il m’a demandé How old are you, j’ai répondu fifteen ; lui twenty one. Ces six années qui séparent nos naissances respectives, et qui me semblent aujourd’hui le strict minimum, nous ont alors paru infranchissables. Ce soir là on a dansé sur Chihuhua, qui était probablement le tube de l’été et avant de le quitter je lui ai remis un morceau de papier sur lequel j’avais griffonné mon adresse, alors il a noté la sienne sur une serviette, sans doute par politesse. Je lui ai envoyé une lettre quelques semaines plus tard, restée sans réponse. Dani figure sur l’arrière plan d’une des photos de vacances de mes parents, prise dans la piscine de l’hôtel.

Cette année, pour la première fois depuis l’adolescence, j’ai vécu une idylle estivale. Elle a débuté à Barcelone et s’est terminée en eau de boudin. Mon tort aura été de prolonger une histoire hors du contexte des vacances, qui seul la rendait acceptable. Alors j’ai repensé aux précédentes, et ça m’a rappelé combien les amourettes de vacances, malgré leur vocation légère, peuvent être marquantes. Le rapport durée/souvenir est totalement disproportionné, peut-être parce que leur inévitable date de péremption nous oblige à condenser une romance qui en d’autres circonstances aurait pu être pérenne. A moins que l’été confère simplement aux choses une plus grande intensité dramatique.

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