Ensemble après tout

Jun-27-2019 22-24-18

Il y a chez moi un tas d’objets qui ne m’appartiennent pas. Quand j’en vois un — il me faut parfois du temps pour les repérer, tant mon regard s’y est habitué — je le ramasse et le dépose dans un carton. La boîte à merdes d’A, c’est comme ça que je l’appelle. 

A et moi, nous avons vécu ensemble huit années durant, divisées comme suit : 7 ans et demi de concubinage, et 4 mois de colocation. Dans cet ordre. 

Nous nous sommes séparés sans violence ni haine, sans être capable de comprendre vraiment pourquoi. C’était un soir d’hiver, nous étions arrivés au bout, à bout, de nous. C’est arrivé en février mais je le savais depuis deux mois, que c’était terminé. Que nous n’y arriverions pas. Deux mois c’est le temps qu’il nous a fallu pour le formuler. Durant cet abominable intervalle j’ai rempli plusieurs carnets, et des pages et des pages de traitement de texte, de monologues illisibles que je garde pour moi. J’ai beaucoup écrit à propos de nous, parce que les chagrins d’amour sont romanesques, et pour tenter de comprendre. à quel moment le mécanisme s’est enclenché, qui a eu raison de nous ? Jamais je n’ai été aussi féconde (de mots) que je rechigne pourtant à partager. Parce que cette histoire n’est pas la mienne, c’est la nôtre ; et la raconter c’est le livrer en pâture. Faire des phrases, c’est nécessairement travestir la vérité. Mais je ne pouvais raisonnablement m’adonner à de la rétention de texte, alors il y a quelques semaines j’ai publié ici même un premier billet sur le sujet, sans en avertir personne. Il se trouve quelques centimètres en-dessous. 

Je n’avais pas soupçonné, en mettant un terme à notre histoire d’amour, que nous devrions en sus de notre propre souffrance — celle que nous infligions l’un à l’autre et à nous-même-—, endurer celle des autres. Je n’avais pas envisagé le jugement d’autrui dans un drame qui se joue en huis-clos. Ni la déception, tantôt mal dissimulée, tantôt ostentatoire, de nous voir fiche en l’air des années devenues, de fait, stériles. Je n’ai pas songé un seul instant, en me séparant du grand amour de ma vie, que l’on me rappellerait mon âge avec inquiétude. Ma date de péremption. Je n’avais pas besoin de ça, non merci. Je me suis suffisamment reproché de le laisser partir sans rien ; sans enfant surtout. J’ai beaucoup culpabilisé de n’avoir pas tenu cette promesse tacite, contractée des années auparavant. C’est A qui m’a retiré ce fardeau. Il m’a dit : ça n’est pas grave. Peut-être que nous ne le voulions pas vraiment. A a vraiment été super de bout en bout.

Je vis seule depuis un mois, mais n’en ai pris la mesure que ce matin. J’étais ailleurs quand il a fait ses bagages, à Lyon ou à Paris je ne sais plus , et à mon retour ce sont mes parents qui ont pris sa place dans la chambre d’amis. Nous nous sommes épargné une scène d’adieu qui aurait nécessairement été décevante, par manque de déchirement. 

Nous avons fait le choix de continuer de vivre sous le même toit encore quelques temps après notre séparation. Nous aurions pu faire autrement, ce n’était pas un impératif pratique ; plutôt une mesure d’ordre émotionnel. Une transition sentimentale. Nous avons fait le choix d’aller encore ensemble au cinéma, de dîner en ville de temps en temps, de se donner des nouvelles et de se rendre des services, il a continué de me nourrir et moi de trier son courrier. Nous avons choisi de vivre côte à côte notre convalescence amoureuse. De continuer de nous aimer après tout, malgré tous. On m’a dit ça n’est pas sain, ce n’est pas comme ça que vous referez votre vie, et  je n’ai pas compris l’urgence de le remplacer, alors que je sortais exsangue de 10 années de couple. On m’a dit aussi : Tu ne peux pas vivre avec ton ex. Je refuse absolument d’utiliser ce terme à propos d’A, il est tellement plus que ça, alors ça m’a scandalisé, évidemment. On nous a demandé, pourquoi vous séparer si vous vous entendez si bien. On s’est inquiété de voir se cristalliser une relation aux contours indistincts. On m’a dit : je ne comprends pas. Et aussi : Vous allez vous remettre ensemble de toutes façons (il est possible que j’aie fait un pari à ce propos mais j’en fais tellement que je ne me souviens pas bien). On m’a demandé, souvent et sans ambages, si nous couchions encore ensemble. Comme si ma vie sexuelle était maintenant une affaire publique, moi qui jamais n’en dévoile rien. On nous a jugé à l’emporte-pièce, on a été intrusif, on s’est montré blessant en voulant parfois bien faire, alors on a pris l’habitude de répondre poliment et sans affect à la très sainte Inquisition du Cul. Je n’ai pas compris qu’on ne s’enthousiasme pas davantage de ce que nous étions en train d’accomplir. Mais je ne reproche rien à personne, je n’avais qu’à pleurer.

Est-ce que c’était bizarre ? Ce qui est bizarre c’est précisément que ça ne l’a jamais été. Quelques jours après la rupture, nous regardions un programme idiot à la télévision et A m’a dit : Tu ne trouves pas étrange qu’on soit encore là, moi sur le canapé et toi sur le fauteuil suspendu, et on fait ce qu’on faisait tous les soirs et on porte les même pyjamas ? Tu ne trouves pas bizarre que tout est pareil mais tout est différent ? Alors on a songé à racheter des pyjamas mais finalement ça n’a pas été nécessaire. Notre quotidien s’est modifié peu à peu. Nous nous sommes efforcé de mener des quotidiens distincts, tant et si bien que durant les dernières semaines de notre colocation nous devions nous donner rendez-vous en centre-ville pour nous voir. 

Durant des semaines chaque matin au réveil il m’a fallu quelques minutes pour me rappeler où j’en étais de ma vie. Et chaque matin je me suis félicitée de notre prouesse. J’étais, et je suis encore,  très fière de nous, d’avoir su réinventé, à notre échelle, l’échec amoureux.

Aujourd’hui donc, je suis seule chez moi pour la première fois. Je dis chez moi, il faut que je m’y habitue. Son nom est encore sur la boîte au lettre, et l’interphone, et la porte, et les factures, je crois le sentir dans toutes les effluves de cigarettes, et son reflet est encore en filigrane dans le miroir de la salle de bain. Et surtout il y a encore des traces de son passage un peu partout, des merdes qu’il a feint d’oublier. SACHE LE : JE NE SUIS PAS DUPE. A est arrivé il y a 8 ans avec un sac de sport à demi rempli qui contenait l’intégralité de son patrimoine matériel. Si je n’avais pas insisté pour qu’il embarque avec lui un peu d’électroménager, sans doute serait-il parti avec ce même sac un peu moins vide.

à nos proches qui tous m’ont demandé «Que s’est-il passé ?», j’ai invariablement donné la même réponse : rien, ou un million de chose, ce qui revient strictement au même. La vérité, c’est que je ne sais pas. Pas encore mais j’y travaille. Il faut bien que cette histoire ait un sens, et si ça n’est pas le cas lui en inventer un. Tout ce que je sais pour le moment, c’est que cette affaire nous a tous deux bouleversé bien au-delà du simple domaine de l’amour. J’entends ici bouleverser dans ces deux acceptions : L’immense tristesse et le changement profond. C’est un bon début.

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