Adieu les larmes

larme

Ce matin le ciel était lourd, j’ai pensé « Enterrement pluvieux, … »

Le grand-père d’A. est mort la semaine dernière. Notre couple l’a précédé de deux mois. Si nous connaissons avec certitude le mal qui l’a emporté, personne n’a pour le moment été capable de poser un diagnostique sur ce qui a eu raison de notre amour. Nous y avons beaucoup réfléchi, ensemble et séparément. Nous avons cherché l’origine du mal, tenté de comprendre le mécanisme en remontant les souvenirs, mais nous n’avons pas trouvé de réponse. J’ai noirci plusieurs carnets de pattes de mouches, et des dizaines de pages de traitement de texte de fautes de frappes, en vain. Certaines maladies sont incurables, c’est tout ce que je sais.

Quand A. m’a annoncé son décès, il m’a demandé dans la foulée si je voulais bien l’accompagner aux funérailles. J’ai accepté. Ma présence était une évidence ; la question, réthorique. Si nous ne formons plus un couple, nous n’en sommes pas moins liés par ces presque neuf années passées côte à côte, et la perspective de celles, plus nombreuses, à venir. Différemment, mais ensemble tout de même. Ensemble après tout. 

Pépé adorait les raviolis. Voilà ce que je dirais si je devais parler de lui. Cet homme a longtemps fait partie de ma famille, pourtant je m’aperçois aujourd’hui combien je le connais mal. La faute à la barrière de la langue, le fossé générationnel, et sans doute aussi un manque d’intérêt de ma part. Pour moi, Pépé sera toujours ce vieil homme au physique de grand-père de dessin animé, chemisette jaune et lunettes à double foyer, que je croisais de temps à autre lors des rares déjeuners doménicaux auxquels nous prenions part. Nos conversations se limitaient à des « ça va ? » et des « oui oui », il prenait toujours des nouvelles de mes parents, je ne sais pas s’il comprenait vraiment mes réponses. Il mangeait lentement, parlait peu. Il n’a jamais rien su de notre séparation. Il ne nous a pas donné le temps de l’informer, ça n’est pas plus mal. Lors des prochaines réunions de famille, nous seront deux à manquer à l’appel. Un duo de chaises vides dont l’une ne sera jamais plus occupée. 

Ce matin en me réveillant j’ai ressenti une légère angoisse qui n’a cessé de croître à mesure que je reprenais forme humaine.

J’ai enfilé un jean noir, délavé 

Ohlala, revoir ses parents !

Boutonné un chemisier noir à manches trois quarts 

et cette famille tentaculaire dont j’ignore qui sait quoi

Noué un ruban noir autour de ma queue de cheval

Devrais-je m’asseoir à ses côtés, où m’installer discrètement au fond de l’église ?

Glissé mon pied droit dans une ballerine noire, le gauche dans une richelieu noire également, opté pour les ballerines 

Ma présence paraîtra-t-elle malvenue ?

Attrapé un manteau noir

Je n’oserai jamais parler à ces gens qui ne sont plus les miens mais qui ne le savent peut-être pas

Et un sac léopard

Les imprimés animaliers sont beaucoup trop festifs mais je n’ai rien de plus discret.

Je pleure toujours aux enterrements. Je suis pourtant rarement attristée par la mort d’autrui. Pas tant par égoïsme que parce que la mort jusqu’à présent m’a épargnée, je n’ai jamais assisté qu’aux funérailles de vieillards et de presque inconnus, rien qui me touche véritablement. Pourtant, immanquablement, je sanglote sans discontinuer, parfois des heures durant. La tristesse est communicative, et les rites chrétiens ont ceci de solennel qu’ils me tirent les larmes. J’ai trouvé une parade contre mes ridicules accès de pathos. Je récite la suite de Fibonacci. Au début, rien de sorcier, 1 1 2 3 5 8… Puis ça demande un peu de réflexion, 13 21 34 55… Jusqu’à ce que toute mon énergie de littéraire soit mobilisée par le calcul mental, 89 144 233… Ce matin je n’ai pas pleuré. Même en voyant les visages graves de feu ma belle-famille, même en écoutant les hommages, mots d’amours et tremolos dans la voix ; rien. J’ai regardé le cercueil et j’ai pensé « Pépé est dans cette boîte en bois », mes yeux sont restés secs. J’en ai déduit que j’avais déjà trop pleuré cette année, que j’avais épuisé mes réserves de liquide lacrymal. 

Je suis sortie de l’église, j’ai cherché A. dans la foule mais c’est sa mère que j’ai aperçue, au milieu des visages vaguement familiers. Je l’ai regardée embrasser les cousins, les tantes, les gens dont je sais qu’ils sont de la famille sans pour autant connaître leur rang exact. Nos regards se sont croisés, j’ai craint un instant de lire du reproche dans ses yeux, de la désapprobation, de la déception ou que sais-je. Elle m’a embrassée. J’ai tenu un temps sa main dans la sienne, nous n’avons rien dit, il n’y avait rien à dire, et les larmes ont roulé sur ses joues. A cet instant j’ignore si elle pleurait pour son père ou pour son fils. Un peu des deux sans doute. J’ai senti les larmes monter, celles qui n’avaient pas voulu se pointer plus tôt. J’ai pressé sa main, nous sommes restées côte à côte. Je ne voulais pas voler la vedette, pas du tout. A. nous a rejoint. Il m’a demandé si je pouvais faire une lessive en rentrant. Les drames n’anéantissent pas la trivialité du quotidien. Il a fondu en larme en énumérant les vêtements dont il avait besoin : « Ma chemise (larmes), mon tee-shirt blanc (sanglot étouffé), quelques paires de chaussettes (à peine audible) ». J’ai acquiescé, j’ai serré son épaule, juste une seconde, et je suis partie, en pleurant. Je ne pouvais pas le prendre dans mes bras, réflexe logique qui n’aurait fait qu’aggraver la situation.

Je me suis éloignée et j’ai pensé : c’est certainement la dernière fois que nous sommes réunis, eux tous ; et moi. Cette fois c’est vraiment fini. Et j’ai pleuré de plus belle.

Je pensais que nous en avions terminé avec les larmes. Elles nous ont rattrapé par surprise.

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