Les garçons de passage : Un homme, un vrai

Mar-29-2019 17-17-38J’ai rencontré Prénom-Composé sur Myspace, autant dire dans un autre espace-temps. Quand je parle de lui, je précise toujours le Premier Prénom-Composé, parce qu’un an et deux jour après notre première entrevue, j’ai fait la connaissance de son homonyme, dont je suis également tombée amoureuse. Cet autre, j’ai par la suite pris l’habitude de l’appeler « mon ex » , comme s’il était le seul. Le seul qui mérite d’être cité comme tel.

La première fois que je l’ai vu, IRL, j’étais à Paris pour les fêtes de fin d’année avec mes parents, qui avaient accepté, dans un élan de confiance folle en autrui, de me laisser passer la journée avec un parfait inconnu. L’objet de notre rencontre, un tableau qu’il m’avait acheté et refusait que je lui envoie, m’avait encombrée pendant tout le voyage. Voilà comment nous nous sommes retrouvés, Prénom-Composé et moi, un froid matin d’hiver au bas de mon hôtel.

Je l’ai attendu, dévisageant les passants qui, tous, pouvaient être lui. Je ne connaissais de son apparence que ce que sa photo de profil Myspace laissait entrevoir : Un homme brun, de dos, un chat noir et blanc posé sur l’épaule. Le chat est probablement mort aujourd’hui. Il est arrivé derrière moi et j’ai reconnu sa voix. Il m’avait appelée le matin de Noël. J’étais chez ma grand-mère où je crevais d’ennui en famille, le téléphone avait sonné, il n’avait pas répondu à mon Allô ; il avait joué du saxophone. La première fois que j’ai entendu Prénom-Composé, il jouait un air de jazz certainement célèbre. Nous avons parlé, ensuite, beaucoup plus longtemps que ce que j’escomptais. Je me souviens de sa voix, douce et grave, et de ce drôle d’accent, vaguement sud-ouest. Je n’avais jamais eu envie de cette rencontre auparavant. J’avais accepté par dépit, par incapacité maladive de refuser. Mais comment peut-on ne pas être curieuse d’un homme qui vous joue du saxophone au téléphone ?

Il m’avait dit « ramène moi un peu de neige, on en a pas ici ». Alors la veille de notre départ, j’en ai prélevé un peu dans la jardin, que j’ai enfermée dans un pot de confiture vide. La dernière fois que je suis allée chez lui, le bocal d’eau sale était toujours dans le frigo.

Je lui ai confié le tableau qu’il n’a jamais déballé (jamais en tous cas à ma connaissance) et il m’a offert, empaqueté dans un sac plastique et plusieurs couche de papier journal, un verre volé lors d’un concert d’Arthur H au Pigall’s, au début des années 90. C’est un des plus cadeaux que l’on m’ait fait, et je l’aurais toujours si un homme que j’ai aimé par la suite ne l’avait pas malencontreusement brisé.

Si je devais parler de lui, aujourd’hui, ce serait une accumulation de fragments.

Prénom-Composé achetait chaque jour des cigarettes de marque différente, ce n’est pas la plus remarquable de ses fantaisies, mais c’est dans ces détails que je tombe amoureuse.

Prénom-Composé avait un charme fou.

Prénom-Composé habitait Belleville, un appartement en rez-de-chaussée envahi d’un capharnaüm incroyable. J’ignorais que l’on pouvait se complaire dans un tel désordre passé l’adolescence.

Prénom-Composé savait un tas de choses inutiles et étonnantes, passion disait-il héritée de son père.

Prénom-Composé avait les yeux bleus.

Prénom-Composé prenait sans cesse des photos avec son téléphone, la coutume à l’époque n’était pas aussi répandue qu’aujourd’hui. Il en a faite une de moi, dans le métro, je ne me souviens pas bien pourquoi.

Prénom-Composé était grand. Beaucoup plus grand que moi.

Prénom-Composé avait appartenu à un groupe d’affichistes, ne dînait jamais chez lui, se remémorait les époques de sa vie à travers les femmes qui l’avaient accompagné, s’habillait toujours de couleurs sombres, acquerrait un tas de choses qui disparaissaient sous des monticules d’autres choses, citait souvent Gerard de Nerval, aimait le jazz, les vieilles salles de cinéma qui ne projettent que des films indépendants en VO, s’était fait dédicacer un morceau de la bâche dont Christo avait emballé le pont-neuf, et qui avait disparu sous un monticule quelconque.

Le temps que nous avons passé ensemble, ce jour-là, compte parmi les plus belles heures de ma vie. Et j’ai peine à croire que cette aventure a duré si peu, tant les souvenirs se bousculent. 

Je l’ai accompagné chez lui, poser le tableau dont je devinerai plus tard qu’il le désirait moins que ma présence. En chemin il m’a montré la salle d’attente du vétérinaire qui prenait soin de son chat, je n’ai pas compris pourquoi mais ça semblait lui faire plaisir. 

Nous avons marché côte à côte dans tout Paris, pris le métro, gravi des escaliers, attendu des ascenseurs. Nous nous bousculions souvent, par fausse maladresse. Nos genoux se rencontraient de temps à autre. 

Prénom-Composé m’a emmenée voir une exposition photo au Jeu de Paume. J’avais compris « jus de pomme » à cause de sa prononciation des O. Nous nous sommes assis, j’ai glissé ma main dans la sienne. C’était bien.

Il m’a raconté des bribes de sa vie ; moi aussi.

Nous sommes sortis de je ne sais où, il a plaqué ses mains sur mes yeux, nous avons marché longtemps, comme ça. Quand il a retiré ses mains, la nuit était tombée et nous nous trouvions devant un stand de gaufres. 

Nous avons fait un tour de grande roue. Il faisait froid, il a noué son écharpe autour de mon cou.

Mes parents nous ont rejoint, nous avons dîné dans un restaurant du quartier latin. A un moment dans la soirée j’ai reçu un SMS, « tut tut » c’était lui. Je l’ai regardé et j’ai pouffé, d’un rire qui ne concernait personne d’autre que lui et moi. 

Il nous a raccompagné à l’hôtel, il habitait dans le voisinage. Mes parents l’ont salué et nous sommes restés un instant dans la rue où nous avions fait connaissance le matin même. Une éternité auparavant. Nous avons échangé un de ses regards prolongés, qui précèdent généralement les primo-baisers, ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière, les parades nuptiales se suivent et, en substance, se ressemblent. Il s’est approché de moi ; il a repris son écharpe. Nous ne nous sommes jamais embrassés. 

Je ne raconterais pas invariablement cette anecdote, après ma troisième bière les soirs de grande mélancolie, si c’était le cas. Cette histoire toute entière réside dans le baiser qui n’a pas eu lieu. Les mélanges de fluides corporels annihilent la part d’illusion nécessaire à tout grand récit romantique. Ils nous confrontent au réel. 

J’avais dix-sept ans quand j’ai rencontré Prénom-Composé ; alors jeune quadragénaire.

J’ai fait la connaissance de son homonyme, celui qui a trop intimement fait partie de ma vie pour que je puisse encore l’idéaliser, lors du nouvel an suivant, à une soirée organisée chez l’ami d’un ami. J’ai entendu son prénom avant de le voir, Prénom-Composé sera là dans cinq minutes. Nous avons parlé toute la nuit et à l’aube il m’a raccompagnée chez moi. 

Le téléphone m’a réveillée un peu plus tard ; beaucoup trop tôt. C’était lui, Prénom-Composé premier du nom, qui ressurgissait après plusieurs mois sans nouvelles. Il n’a pas joué de saxophone, cette fois-là, mais nous avons conversé comme si nous nous étions quittés la veille. Il m’a invitée à le rejoindre pour le week-end et j’ai accepté. De ce séjour je ne me rappelle rien, sinon la persistance impression d’être de trop. C’est la dernière fois que je l’ai vu.

On dit : Un clou chasse l’autre.

L’homme dont je viens de dresser le portrait n’existe pas. Il aura toujours une quarantaine d’année, en hiver, à Paris. Il mourra en même temps que moi. Il y a bien un Prénom-Composé Patronyme, quelque part en France qui fume chaque jour des cigarettes de marque différente, mais cet individu n’a sans doute rien de commun avec lui. Ma mémoire au fil des ans a fait un travail d’archivage -faisant fi de la morale-, de tri et de classement, dont résulte l’esquisse fantasmée d’une histoire qui n’a pas eu lieu.

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