Une bien belle soirée de la loose

Mar-25-2019 11-31-23

Samedi soir, je suis allée à Lens, voir mon amie Abysse et un concert d’Arthur H. Le premier en 10 ans. A mes amis qui m’ont demandé comment s’était passées les retrouvailles, j’ai imposé la même réponse évasive : Le spectacle était formidable, mon seum colossal.

Pour rendre intelligible cette analyse laconique de la soirée , il me faut revenir 14 ans en arrière. 

L’année de mes 15 ans, j’ai découvert Arthur H à la télévision, dans une émission qui passait tard le soir et qui a depuis disparu. C’était l’époque d’Adieu Tristesse, mon album préféré aujourd’hui encore, et de ce duo avec -M- qui lui avait presque valu un succès public. La bombe H a explosé dans ma vie de jeune fille solitaire et l’a remplie de poésie absurde ; sa voix reconnaissable entre toutes est devenue la bande originale de mon adolescence.

2005, c’est aussi l’année où internet a fait irruption dans mon foyer (louée soit l’ADSL) et je m’y suis engouffrée avec joie. Pendant quelques années, j’ai commandé des places de concerts où je trainais mes parents, puis mes amies, aux quatre coins de la région, prospecté sur Ebay à la recherche d’affiches et de dossiers de presse, et parce que certaines chose ne changent jamais, créé un blog. arthurh.skyrock.com existe toujours, mais je n’en détiens plus les codes d’accès et je n’ai aucune idée de qui l’alimente aujourd’hui. Sur ce blog tout à la gloire du roi Arthur je postais paroles de chanson, photos, articles de presse et interviews. Je pillais internet, ignorant tout des droit de propriété intellectuelle.

Je ne sais pas comment cela s’est produit, mais environ un an après que j’aie engagé cette colossale entreprise d’archivage de la vie et l’oeuvre d’Arthur H, il en a découvert l’existence, et l’information m’est parvenue. 

Enfin, le miracle s’est produit à Lyon peu de temps après mon dix-huitième anniversaire. A la fin d’un concert au Transbordeur, mon amie Rustine, que j’avais convaincue de m’accompagner, a tenté de me persuader d’aller lui parler. Il venait de faire son apparition, immense (en fait pas du tout), auréolé de lumière. J’étais béate d’admiration. C’était donc impensable. Mais Rustine a insisté, encore et encore. J’étais bien décidée à foutre le camp quand elle m’a poussé. Littéralement. Rustine m’a projeté devant lui. N’ayant plus aucune possibilité de me défiler j’ai dit la première chose qui a traversé mon esprit affolé : « Le blog c’est moi ».

Ce soir là, je l’ai suivi en coulisse, et il m’a ramenée chez moi en taxi. J’ai bénéficié durant les deux années qui ont suivi de ce traitement de faveur. A la fin de chaque concert, Arthur venait à ma rencontre, m’emmenait en coulisses où je ne savais jamais quoi faire de moi, nous bavardions dans la mesure où ma grande timidité me le permettait. Comble des privilèges, il m’a offert une fois des places pour un concert complet depuis des mois. J’existais, un peu, dans la vie d’un homme que j’admirais follement. C’était fantastique pour la jeune fille réservée que j’étais. 

Ces entrevues ont cessé brutalement. A 20 ans j’ai quitté Lyon, l’université, ma famille, l’homme que je pensais aimer et les amies que je chéris toujours. Avant de déménager, j’ai vendu ma platine et me suis séparé de tous mes CDs. La musique, la sienne et celle des autres, est sortie de ma vie du jour au lendemain d’une façon que je pensais irrémédiable, sans préavis ni raison. 

Même si j’ai un peu honte aujourd’hui de ce blog, de la passion démesurée que je lui vouais, je n’ai jamais cessé de me remémorer avec tendresse les moments partagés. Il y a quelques mois j’ai retrouvé mon vieil Ipod et j’ai replongé. Raisonnablement, cette fois. Je ne suis plus la fangirl d’autrefois.

Samedi, c’était donc un jour spécial. Non seulement j’avais traversé la France pour tenir compagnie à une amie, mais j’allais revoir l’idole de mon adolescence. J’ai mis ma plus belle chemise -celle avec les dinosaures-, un rouge à lèvre à la teinte outrancière, et nous sommes parties à Lens. Pendant le trajet deux questions me taraudaient : 

  • On mange chinois ou japonais ?
  • Me reconnaîtra-t-il après toutes ces années ?

Les indécisions du GPS ont tranché la question du dîner. Nous avons englouti des sandwichs infâmes dans un bar tabac sordide (excusez le pléonasme) avant de filer au théâtre. Abysse, qui avait accepté de m’accompagner sans jamais avoir écouté la moindre des chansons d’Arthur H, a été une acolyte de choc. Elle a convaincu le vigile de nous avertir si les places du premier rang, réservées PMR, restaient vacantes. Bingo ! Le spectacle était formidable, une véritable cure de jouvence. J’ai même esquissé quelques pas de danse, ce qui relève franchement de l’exploit. Et ma complice n’a eu de cesse de répéter, pendant deux heures « Il t’a regardé ! Il t’a remarqué ! Il t’a reconnue ! »

A la fin du concert nous avons pris place à la buvette. Mon projet était de boire une bière pour me donner du courage et de la contenance, et surtout attendre l’artiste sans trop en avoir l’air. Faute d’espèces nous avons essayé de ne pas avoir l’air d’attendre avec une petite bouteille d’eau à moitié vide et le trouillomètre à zéro.

Enfin, il est arrivé. Nos regards se sont croisés, j’ai fait mon plus beau sourire en coin, et… Il m’a souri poliment. Rien ne s’est produit. Pas de haussement de sourcil, ni cet air de « ah, c’est toi » dont j’avais bénéficié jadis. J’ai mobilisé tout mon courage et j’ai dit « tu me remets ? » mais un type lui a parlé en même temps, il ne m’a pas entendue, pas écoutée, et il est parti. Je me suis tournée vers Abysse. Elle avait l’air horrifié. Elle savait combien ce moment était devenu important pour moi. Je lui avais dit et répété que je ne voulais pas forcer les choses, que s’il ne me reconnaissait pas tant pis, je n’en ferai pas une maladie. Mais je l’avais apostrophé, et il m’avait ignorée. Pour moi qui sors souvent bredouille des magasins parce que je n’ose pas demander des renseignements aux vendeurs, cette petite phrase avait exigé un effort titanesque, et la désillusion était terrible.

J’ai dit « on se casse » et j’ai attrapé mon manteau. En quittant la salle j’ai jeté un dernier coup d’oeil au groupe de badauds qui s’était réuni autour de la petite table où Arthur (avais-je encore la légitimité de l’évoquer par son simple prénom ?) dédicaçait disques et posters. Nous avons marché un moment dans les rues de Lens. Cette ville -à vrai dire toues les villes du nord que j’aie eu le loisir de traverser- a ceci de particulier qu’elle crée naturellement une ambiance pathétique, qui rend plus tristes encore les moments difficiles. Je restais silencieuse, Abysse me jetait des coups d’oeil inquiets.

Elle m’a dit « il n’est pas trop tard, on peut y retourner ». J’ai répondu que non, j’avais eu tort. Mon manque d’assiduité avait entraîné l’abolition de mes privilèges, quoi de plus normal. C’était une erreur, nous aurions dû partir sans demander notre reste. Mais Abysse est opiniâtre. Elle s’obstine toujours, au-delà du raisonnable. Nous avons rebroussé chemin. Ce serait trop triste, trop bête de se quitter là-dessus.

On est retournées dans le hall du théâtre, Abysse m’a acheté un CD dont elle ne voulait pas, et que je ne peux pas écouter parce que rien chez moi ne les lit, uniquement pour avoir un truc à faire signer et me permettre de lui parler pour de bon. Quand notre tour est venu, je lui ai demandé « Tu te souviens de moi ? » en sachant bien que non. Il m’a répondu que nous nous étions vu cinq minutes auparavant. Une décennie passée de cinq minutes. Il fallait tout recommencer. La version 2019 de « Le blog c’est moi » n’a pas suffi à me rappeler à sa mémoire. Il cherchait sincèrement à se souvenir de moi, et je faisais mon possible pour avoir l’air détendue. J’avais créé malgré moi un condensé de gêne. 

Après un instant d’hésitation il s’en est souvenu. Le blog, ouais. Abysse, qui se fait un devoir de punir les hommes qui me font du mal, fut-ce involontairement, lui a dit qu’elle ignorait jusqu’à son existence avant ce soir. Remarque faussement maladroite, authentiquement vengeresse.

La conversation était laborieuse, elle l’a toujours été, dans ces dialogues inégaux entre une admiratrice qui connaît très bien celui qui ne sait rien d’elle. Il m’a dit « tu étais une archiviste » et j’ai trouvé ça joli. L’archiviste. Je lui ai répondu que personne ne lisait le blog de toutes façons. En terminant ma phrase il y a eu un moment de flottement. Je me suis aperçue qu’en voulant faire preuve d’auto-dérision c’est lui que je dénigrais, dommage collatéral. Mais il a ri. Ouais, y avait toi, moi, et Charlotte.

Il nous a dédicacé, à toutes les deux, le disque inutile, et Abysse a insisté pour faire une photo moche. Je n’avais jamais demandé d’autographe, jamais désiré de photo. J’ai toujours eu en horreur les comportements de fan. Il n’a sans doute aucun souvenir de mes traitements de faveur du temps jadis. Je suis devenue une personne parmi tant d’autres, qui repousse le moment de partir pour échanger quelques mots avec la star de la soirée.

Je ne sais pas ce que cherchais, samedi soir. Sans doute désirais-je obscurément retrouver un peu de mes dix-huit ans. Je m’y suis heurtée de plein fouet, et je sais désormais que c’est une époque révolue.

En sortant du théâtre pour la deuxième et dernière fois nous avons éclaté de rire. Abysse m’a félicité et j’ai proclamé le 23 mars 2019 « Grande soirée de la Loose ». Sur le chemin du retour, pendant que ma copilote pestait contre le GPS, j’ai repensé à notre conversation en remplaçant toutes mes réponses foireuses (toutes, donc) par des répliques drôles et spirituelles.

J’irai le voir à nouveau en concert, dès que possible, autant que possible. Mais après le dernier rappel, je m’éclipserai dans la nuit. On ne devrait jamais trop approcher ses idoles, ces êtres composés à 65% d’eau et 35% de nos fantasmes ; réceptacles de nos attentes et de nos rêves, on ne devrait jamais découvrir qu’ils ne sont rien de plus que des gens. Et que les gens, parfois -souvent- sont décevants.

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