Cet éphémère sentiment d’invulnérabilité

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L’été de mes 25 ans, il m’est arrivé un drôle de truc : j’ai frôlé la mort.

Depuis, je n’arrête pas.

Tout a commencé un soir de juillet. J’étais seule, à la maison, et je me consacrais au grattage minutieux de mes piqûres de moustiques. C’est une activité bien ritualisée, qui exige sérieux et persévérance. Je m’organise donc par zone. On commence par les pieds, là où il y a le plus de boulot, et on remonte doucement en prenant soin de n’oublier aucun bouton. L’opération se termine généralement aux épaules mais ce jour là j’avais eu affaire à des insectes téméraires, et mes investigations m’ont conduit jusqu’à la gorge.

J’y ai découvert deux protubérances qui n’avaient rien à voir avec mon ennemi estival. Deux petites boules situées sous ma mâchoire, l’une à gauche et l’autre à droite. Je les avais déjà remarquées quelques mois plus tôt sans y prêter réellement attention mais ce soir là, allez savoir pourquoi, je m’y suis intéressée. J’ai tapé « Ganglion » sur Google parce que j’avais une vague intuition de ce qu’elles étaient. Je n’aurais pas dû.

Les mystérieuses petites boules étaient bien des ganglions. 

Selon jenesaisplusquelsitemédical.com ces petits organes, normalement imperceptibles, gonflent uniquement en cas d’infection ou de tumeur. Est-il nécessaire de préciser quelle partie de l’énoncé a retenu mon attention ? J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait à ma place : passer la soirée à naviguer de site internet médical (Charybde) en forum de gens malades (Scylla). J’y ai appris que lorsque des ganglions deviennent palpables, on parle d’adénopathie, et que ce phénomène n’est pas supposé durer plus de quelques semaines. J’y ai également découvert que n’importe quel symptôme peut être aussi bien associé à la grippe qu’au SIDA. Enfin, j’ai compris qu’un paquet de maladies hyper graves étaient asymptomatiques jusqu’à ce qu’on soit au seuil de la mort. Vous imaginez mon état. 

J’ai recoupé les informations parfois contradictoires de dizaines de sites plus ou moins fiables, tripoté ma gorge durant des heures afin de déterminer la taille, la forme, la consistance de mes mortelles protubérances. A minuit j’avais écarté le lupus, la leucémie, la maladie de Crohn et le SIDA. J’en étais arrivée à la conclusion que j’étais probablement atteinte d’un lymphome hodgkinien. 

Une heure plus tard je découvrais d’autres ganglions palpables, à l’aine et derrière les oreilles. La situation était bien pire que ce que je redoutais. Mon cancer avait donc métastasé. Mes chances de survies s’amenuisaient au fil de la soirée, et j’allais probablement devoir annuler notre voyage en Thaïlande pour cause de chimiothérapie.

J’étais mal. Très, très mal.

Deux jours plus tard j’ai vu mon médecin traitant pour la seconde fois de ma vie. Il en a conclu que j’avais la gorge irritée (non) et que ce que je sentais derrière mes oreilles n’étaient que la forme cabossée de ma mastoïde (l’os derrière l’oreille). Je suis sortie soulagée de ne pas être mourante et puis deux heures plus tard je me suis rendue compte que le gars avait passé je ne sais combien d’année à l’école pour finalement être incapable de différencier un os d’un ganglion. Un os n’est ni mou ni malléable. 

J’étais gravement malade et personne ne me prenait au sérieux. J’allais mourir faute d’avoir l’air souffrante. 

J’ai dû attendre une (très très longue) semaine pour obtenir un rendez-vous chez un autre médecin. Elle m’a dit « vous n’avez rien mais vu votre tête vous avez besoin de preuves » alors j’ai passé une échographie et subi une prise de sang. Il semblerait que j’ai eu la mononucléose, et que mes ganglions aient décidé de ne pas retrouver leur taille normale.

Ouf.

Ce que cette histoire m’a appris c’est : tout un tas de termes médicaux, et que j’étais devenue adulte.

J’y ai beaucoup réfléchi et je pense que la jeunesse (c’est valable pour moi mais certainement pour d’autres aussi) se caractérise par cet illusoire sentiment d’invulnérabilité. La mort avait jusque là été une hypothèse lointaine qui concernait un autre moi, que je ne connaissais pas encore et dont je me foutais éperdument. Cet été là j’ai découvert que, oh, surprise ! J’étais mortelle. Et donc en sursis. J’ai compris aussi cette curieuse habitude qu’ont les gens de se souhaiter « ET SURTOUT UNE BONNE SANTE » lors des voeux de fin d’année, alors que je trouvais ça si pompeux. La santé on s’en balec, souhaitez-moi l’amour et la réussite !

L’été des mes 25 ans, j’ai compris que je pouvais mourir. L’été de mes 26, que ça pouvait arriver maintenant. Fin de l’insouciance ! Ma vie n’a pas changé d’un iota, je rechigne toujours à aller chez le dentiste et ma mère me harcèle pour que je fasse le rappel de mes vaccins (j’y vais bientôt, promis !) mais je me couche chaque soir en savourant cette journée sans mauvaise nouvelle, comme une journée victorieuse.

Quelques mois plus tard, j’ai et un très fort soupçon de mélanome. J’ai également été presque atteinte d’un cancer du colon, des gencives puis de la gorge, d’un sarcome, du SIDA (je ne sais plus comment ni pourquoi), et d’un début de vitiligo. Vous devriez voir la tête des spécialistes quand ils me voient débarquer l’angoisse chevillée au corps, et découvrent l’absence totale du moindre symptôme.

 

Bref, aujourd’hui j’ai 28 ans.

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