Yes we Cannes

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Il y a un an, je me remémorais avec aigreur mon premier Festival de Cannes. C’est une histoire qui date de 2011, et dont j’avais tiré un article : Zombies sur la croisette. Je n’y avais jamais plus remis les pieds, et sans doute aurais-je continué de suivre les festivités cannoises de mon ordinateur, si la vie ne s’en était mêlée. Depuis quelques mois, en effet, je travaille à Cannes un jour par semaine. C’est un second emploi parfaitement similaire au premier, le travail est identique et l’uniforme que je rechigne à porter est exactement le même, à ceci près que le trajet est plus long et que j’ai envie de démissionner tous les vendredis (parce que le jour en question, c’est le vendredi, vous l’aurez compris). 

Un vendredi vers la fin du mois d’avril, nous bavassions avec mes collègues quand la conversation s’est tournée vers l’imminent Festival. Je me suis hâtée de me lamenter de ces hordes de zombies qui allaient bientôt nous envahir, et de répéter mon éternel mantra : « De toutes façons le Festival de Cannes c’est bien uniquement à condition d’avoir des places pour des projections, ou des plans pour s’incruster aux soirées ».Quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre répondre « Si ça t’intéresse, des places j’en ai chaque année. Je connais quelqu’un ». J’apprendrais plus tard que des places, elle en a tellement qu’il lui arrive fréquemment de monter les marches et de les redescendre dans la foulée, sans assister à la projection. Mais ceci est une autre histoire. j’ai répondu que oui-bien-sûr-j’aimerais-beaucoup-merci-merci, persuadée qu’elle aurait tôt fait d’oublier. J’étais aussi persuadée que le type qui m’avait promis de me faire entrer à l’anniversaire de Naomi Campbell n’en ferait rien, et… Lisez jusqu’au bout !

La première enveloppe contenant des invitations est arrivée sur mon bureau cannois le lendemain de la soirée d’ouverture. L’Abominaffreux m’a appelé pour me prévenir, demandé si je pouvais m’éclipser de Nice et de mon travail n°1 pour voir le film. j’y ai réfléchi des heures avant de conclure que c’était impossible. Non, vraiment, il n’existe aucune façon acceptable de demander à son patron la permission de s’enfuir au milieu de la journée pour aller au cinéma. J’ai décliné l’invitation avec regret. L’Abominaffreux est donc allé voir Yomeddine (Le road trip égyptien d’un lépreux et d’un orphelin) pendant que je classais de la paperasse à Nice. Je pensais avoir manqué ma seule et unique occasion de voir un film pendant le Festival, j’avais donc le gros seum de circonstance. En désespoir de cause, j’ai envoyé un SMS à la pourvoyeuse lui demandant en si elle savait comment se procurer des places (façon élégante de lui en demander d’autres pour le lendemain). Elle m’a répondu qu’elle verrait ce qu’elle pourrait faire, qu’elle ne promettait rien. On sait tous ce que ça veut dire…

Mais la vie est quand même sacrément bien faite, parce qu’en arrivant à Cannes le lendemain matin, une enveloppe blanche m’attendait sur l’amas de document à traiter. J’allais finalement le voir, ce foutu film ! La séance pour Zimna wojna (Cold war en version prononçable) était prévue à 14 heures. Il ne me restait qu’à trouver une solution pour justifier trois bonnes heures d’absence au beau milieu de la journée. J’ai travaillé toute la matinée comme une stakhanoviste, préparé une épaisse pile de courriers et, une fois l’Abominaffreux en vue,  clamé « Je vais à la poste ! » . Aller à la poste est systématiquement l’occasion de faire quelques détours, boire un thé, manger un pâtisserie, faire quelques emplettes, tant et si bien que ça ne me prend jamais moins d’une heure. Personne ne s’en soucie jamais. J’ignore si c’est dû à une mauvaise notion du temps ou une indifférence totale quant à mes activités. Toujours est-il que ce tour « à la poste » allait durer beaucoup plus longtemps que d’habitude, et quand l’Abominaffreux a appris mon stratagème, il a insisté pour que je dise la vérité, au motif de « Ils vont s’inquiéter de ne pas te voir revenir ». Je suis retournée, penaude, voir The Boss, bien décidée en cas de refus, à démissionner sur le champ :

Moi : Je vais m’absenter quelques heures, j’ai une course à faire.

The Boss : Quelle course ?

Moi : Voir un film…

The Boss : Où est-ce que tu vas voir un film ?

Moi : Au palais.

The Boss : T’as raison. Tu le mérites.

Incroyable sens du mérite que celui de cet homme. Je suis partie sans demander mon reste. Nous sommes arrivés aux abords du Palais des Festival ; il y avait l’habituel amas de badauds qui errent à a recherche d’une célébrité, les vantards qui passent leurs journées avec leur accréditation moche autour du cou, pour bien que tout le monde sache qu’ils en ont, et les gens en tenue de soirée qui brandissent des feuilles A4 sur lesquelles ils ont inscrit au marqueur un message de supplique de type « une invitation SVP ». En somme, les gueux qui veulent accéder au Palais. 

Petite précision sur ce qui va suivre : La montée des marches avant d’être un évènement mondain, n’est rien d’autre que l’ascension des escaliers qui mènent à l’entrée principale du Palais des Festivals, et donc de la grande salle lumière. Autrement dit, c’est le passage normal pour quiconque va voir un film. Par ailleurs les films sont tous projetés à plusieurs reprises. Il y a donc des séances tout au long de la journée. Ce que l’on voit sur Canal+ c’est la montée des marches de 19 heures, il y a les gens qu’on veut voir à la télévision, mais pas seulement. Les pauvres passent en dernier bien évidemment, on ne les voit donc jamais à la télévision. En journée par contre il n’y a que des indigents, et des journalistes. Les photographes et les trouducs qui cadenassent leurs échafaudages arrivent plus tard. La seule chance de se faire photographier à la séance de 14 heures, c’est de faire un selfie avec son téléphone, ce qu’évidemment tout le monde fait.

Pendant qu’on attendait, en plein cagnard, de pouvoir se réfugier à l’intérieur, un type a demandé à mon comparse s’il pouvait le prendre en photo sur les marches. L’Abominaffreux a accepté, et le type d’ajouter « Je veux qu’on voit l’affiche du Festival, derrière, donc la photo doit être en format paysage, cadrée en buste, et en contre-plongée ». Trop de critères, l’Abominaffreux a vu flou. Il a répondu que ça allait être compliqué avec son oeil de verre (j’ai réprimé mon fou rire), mais que moi, j’étais une artiste, je ferai ça très bien (plus du tout envie de sourire). La gêne du gars était palpable, mais il a eu sa photo. J’ai filé ma liasse de recommandés à mon ami borgne, pris la photo en buste-paysage-contre-plongée, rendu le téléphone à son propriétaire, et j’ai gravi les marches quatre à quatre, avant qu’il n’ait le temps de me dire que ça ne lui convenait pas. 

On a encore poireauté un bon moment avant que le film commence, et quand enfin l’écran s’est couvert d’images, c’était des gens moches, en noir et blanc, qui chantaient faux des chants traditionnels polonais. Je me suis dit que ça allait être long, vraiment très long. Finalement, j’ai adoré Zimna wojna. Pawel Pawlikowski raconte l’histoire d’amour (impossible, évidemment) entre un musicien et une chanteuse, à travers l’Europe en pleine guerre froide. Ce n’est pas tant le scénario qui m’a séduite, mais la photographie est à tomber. J’avais régulièrement envie de faire arrêt sur image tellement c’était beau. Il a d’ailleurs reçu le prix de la mise en scène, bien mérité.

Je vais, depuis que je suis propriétaire d’un abonnement Pathé, régulièrement voir n’importe quoi au cinéma (Les municipaux, récemment, je ne sais pas ce qui m’a pris) mais jamais, ô grand jamais, je n’aurais arrêté mon choix sur un film polonais en noir et blanc. Pas plus que je ne serais allée voir Capharnaüm, si je n’avais eu des invitation la semaine suivante. Ces deux films, que je n’ai pas choisi, m’ont pourtant bouleversée, chacun à leur façon, et incité à repenser ma façon de consommer le cinéma.

Nous sommes sortis du Palais des Festivals peu avant 15 heures, il y avait toujours les mêmes meutes de mort-vivants dehors, à ceci près que les meufs en robe de soirée marchaient maintenant pieds nus, stilettos à la main. Ce comportement n’est admissible qu’à partir de minuit. Bon, je critique toujours les petites connasses en tenue de soirée à midi, mais je m’étais quelque peu endimanchée. J’avais enfilé mon tailleur rose bonbon et mes boucles d’oreille en diamant, tout en feignant la décontraction. Quand j’ai aperçu la Breitling trop petite au poignet de l’Abominaffreux,  je me suis dit qu’il ne valait pas mieux que moi.

Et je suis passée à la poste (enfin !), retournée au travail, j’ai attendu que mes collègues libèrent l’ordinateur, The Boss m’a demandé d’envoyer un mail, et c’était tout. La journée était terminée. On est retourné en bord de mer, j’ai zoné sur la croisette avec mon habit de lumière, au milieu des gens que je n’ai de cesse de critiquer, ces mêmes gens qui se dévisagent quand ils se croisent, parce que la probabilité de croiser une célébrité, à cet endroit et à ce moment précis, est plus importante que tout, et qu’il ne faudrait pas manquer cette occasion. Et aussi parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, pendant le Festival de Cannes, quand on n’est personne.

Quand je suis retournée dans l’Entreprise à la fin de la soirée, pour récupérer mes affaires avant de prendre le train, tout le monde m’a demandé si j’étais au Festival. J’ai répondu que non, sans trop y réfléchir, et en rentrant chez moi je me suis demandée : C’est quoi, être au Festival ? Se trouver à Cannes durant le Festival ? Être dans la salle lumière en train de regarder un film ? Dans une villa autour d’une pool party ? Ou est-ce que zoner sur la croisette, ça suffit pour dire « J’étais au Festival » ? Et est-ce que, dans ce cas, il y a un quota de personnalités à reconnaître pour avoir le droit de le dire ? 

 

 

PS : Je n’ai jamais eu de nouvelles de l’anniversaire de Naomi Campbell.

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