La Terre est plate comme une pizza hawaïenne

ccccccc.gif

J’ai dans mon entourage un drôle d’individu. J’ai coutume de l’appeler L’Abominaffreux, mais il ne le sait pas. Nous nous complaisons dans un désaccord permanent à propos d’absolument tout. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un comme lui. Je méprise ses fréquentations, il dénigre mes opinions, je ne comprends pas ses goûts cinématographiques, il moque mes idoles, je lui reproche d’être obtus et il me trouve imbaisable (c’est dire à quel point il a tort).

Tous les vendredis pourtant, nous dînons ensemble. Par « dîner » j’entends partager une pizza et quelques bières. L’Abominaffreux ne consomme ni eau ni légumes, ce qui réduit considérablement nos possibilités. Les semaines se suivent et se ressemblent : Je commande une Margherita, lui une hawaïenne (c’est dire s’il est infréquentable) et, n’étant d’accord sur rien, nous nous disputons à propos de tout. Tout, sauf nos collègues, cette intarissable source de critiques. C’est à celui qui dénichera le plus saugrenu de leurs défauts, la plus agaçante de leurs manies, le plus discret de leurs innombrables travers. Les médisances sont notre seul terrain d’entente, il s’agit d’en profiter au maximum. Je ne suis pas mauvaise à ce petit jeu, mais l’honnêteté m’oblige à préciser que la tache est aisée.

La trêve, cependant, ne dure jamais assez longtemps. Et nous avons tôt fait, vendredi soir après vendredi soir, d’aborder les sujets de discordes. Tous les autres, donc. La semaine dernière, nous étions attablés dans un des établissements dont nous sommes coutumiers, je ne sais plus quel était le propos de notre dispute, quand il a dit : de toutes façons la Terre est plate. Jamais je n’aurai imaginé entendre une telle chose de vive voix, et encore moins de la part d’un ami. J’ai manqué m’étouffer avec un morceau de pizza. Et puis, rationnelle, j’ai préféré pouffer. Il rigolait, forcément. Comment pourrait-il en être autrement ? L’homme auquel je consacre une soirée par semaine ne peut tout simplement pas adhérer à ces théories d’un autre temps. Pourtant rien sur son visage n’indiquait qu’il s’agissait d’ironie. Je l’ai prié de cesser cette plaisanterie, lui ai rappelé que je n’étais pas si naïve et lui si bête, mais il m’a assuré de son sérieux. Je l’ai supplié, il a confirmé. Je l’ai sondé, encore et encore, espérant qu’enfin il admettrait la supercherie. En vain. Je ùe suis résignée. J’ai un ami platiste.

Il m’a fallu quelques instants pour digérer l’information et ma pizza, et puis je me suis dit que, tout bien considéré, il fallait profiter d’avoir un tel spécimen à portée de main, pour en apprendre davantage. Hélas, ivresse oblige, je ne suis plus en mesure de dévoiler tous les tenants et les aboutissants du Grand Complot. Toujours est-il que vendredi j’ai appris que :

La Terre est plate comme une pizza. une chaîne montagneuse sur son pourtour empêche les océans de s’écouler dans l’univers (il me semble. J’ai un doute sur l’existence de l’univers).

Dieu a créé l’Homme à son image, il n’a donc jamais été différent de ce qu’il est actuellement. L’évolution des espèces, c’est des sornettes.

Bien que création divine, l’Homme n’a jamais réussi à aller sur la Lune, c’est beaucoup trop loin. Stanley Kubrick est l’auteur du film de propagande lunaire mis au point par la NASA, directement inspiré par l’oeuvre de Jules Verne.

Les dinosaures n’ont jamais existé non plus. Les ossements découverts çà et là sont de facture humaines. Paléontologue n’est pas un vrai métier. Je ne me rappelle rien en revanche des raisons qui  motivent l’alimentation de ce mythe.

Je ne pensais pas cela possible, mais la soirée est devenue encore plus bizarre. Las de me voir m’indigner à chacune de ses affirmations, L’Abominaffreux a pris la serveuse à parti : « les dinosaures, ça n’existe pas, hein ? ». J’étais ravie, j’allais enfin avoir du soutien. Converser avec une personne rationnelle me ferait le plus grand bien. Il s’y est repris à trois fois. Son français laissait à désirer, notre anglais aussi. Et puis enfin elle a compris : Ahhh ! Dinosauuuuw ! Elle s’est tu pour réfléchir, le soutien était apparemment compromis. Enfin, elle a rendu son verdict. Elle a dit que oui, ils avaient existé. Précisément, elle a dit « Je pense qu’ils ont existé, oui, parce que les femmes ils marchent comme ça ». Elle a posé son plateau sur la table, s’est dressée sur la pointe des pieds, et a paradé sur place, en levant les jambes trop haut et balançant exagérément les bras, mime grotesque d’une femme affublée de stilettos. Quel soulagement ! Les dinosaures existent bel et bien, preuve en est, la démarche de certaines femmes portant certaines chaussures rappelle vaguement Jurassic Park.  L’évolution nous réserve de jolies surprises.

Cette incursion dans la quatrième dimension n’a pas ébranlé mon mode de pensée, mais révélé une faille dans mon raisonnement. Je sais qu’il a tort, j’en suis intimement convaincue, mais je n’ai pas d’argument autre que « Voyons, tout le monde le sait, c’est évident que tu as tort » . Aussi absurdes que soient ses affirmations, elles ne reposent sur rien de moins solide que les miennes. Je n’entends rien aux sciences dures, n’ai aucune connaissance sérieuse en astrophysique ou en paléontologie, pour ne citer qu’elles. Mon rapport à la science, fondamentalement, est dogmatique. J’ai la foi.

Foi en ce que des gens que je suppose plus intelligents, présentent comme étant la Vérité.

Foi en ce qu’on m’a appris à l’école, et dont j’ai oublié l’essentiel.

Foi en ce que je lis dans des livres de vulgarisation auxquels je ne comprends presque rien.

Comme d’autres accordent leur confiances aux ministres du culte et aux ouvrages millénaires, j’ai choisi la science parce qu’elle est pragmatique. Je n’ai pourtant aucun moyen de vérifier par moi-même que Carl Sagan et Stephen Hawking ne me racontent pas n’importe quoi. Je n’ose évoquer Erwin Schrödinger dont le chat me donne des migraines. Fondamentalement, je me contente de les croire.

Loin de moi l’idée de donner du crédit aux théories complotistes, évidemment. Pour eux les choses sont simples et le débat impossible : on nous ment. Sur tout, tout le temps et surtout quand ça les arrange. Mais je l’ai quitté déstabilisée, non seulement par la découverte de son abyssale imbécilité, mais aussi par mon cruel manque de répartie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s