Sérieux, Motivé & Cie

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Cette semaine, dans l’Entreprise, on a entamé une petite session de recrutement. C’est le genre d’évènement lors duquel la personne qui en a la charge pense qu’elle a sa carte à jouer pour montrer combien elle est super compétente, alors que je sais que ça va juste être un calvaire. Et qu’en outre, on n’en sort jamais indemne, encore moins grandi. Parce que tu peux embaucher tous les Alekseï Stakhanov de l’univers, on ne se souviendra que de ce type à qui tu as donné sa chance il y a cinq ans, et qui depuis s’est absenté à trois reprises pour les funérailles de sa grand-mère.

Jadis une supérieure hiérarchique a tenté de me refourguer la responsabilité intégrale des recrutements. L’expérience s’est soldée par deux licenciements. Depuis, j’y ai systématiquement participé, mais avec un tas de binômes différente·e·s, et il y a un moment charnière, généralement après le troisième ou quatrième entretien, où l’enthousiasme cède irrémédiablement la place à la résignation. Parce que l’Entreprise étant ce qu’elle est, on est pas la NASA et on a les candidats qu’on mérite.

La première étape, dans La recherche du nouvel employé, c’est le tri de l’énorme pile de CV. Je fais toujours une sélection généreuse parce que l’expérience m’a appris que : sur cinquante personnes que j’appelle vingt-cinq répondront au téléphone, sur ces vingt-cinq seulement quinze accepteront de passer un entretien, et le jour J, sept ou huit s’y présenteront effectivement. Cette règle s’est toujours vérifiée, sauf le jour où j’avais programmé trente entretiens dans la journée, convaincue que nous n’en verrions que la moitié, et que, fait exceptionnel, ils sont tous venus. Le gars qui a passé huit heures à se les coltiner m’a maudit sur autant de générations.

Il n’est pas toujours évident de sélectionner des candidatures pour un poste qui ne demande absolument aucune compétence, alors j’ai mes petits critères éliminatoires. Quand j’ai commencé j’étais regardante sur l’orthographe, mais j’ai vite compris qu’on ne pouvait pas se permettre d’être trop exigeants. Ma marotte, c’est la photo. Quand il n’y en a pas je m’en fiche, mais si elle est présente il y a deux ou trois petites choses sur lesquelles je ne transige pas. Sont invariablement évincées : les photos de pétasses (le trio gagnant étant le selfie-duck face-visage incliné) parce qu’on ne bosse pas pour Tinder, les selfies, bordel j’ai ça en horreur, et les putains de photos de vacances. Si je vois l’ombre d’un ciel bleu, ou pire, un morceau de bras d’une tiers personne, ça part à la poubelle. Gardez ça pour Facebook. Mes collègues masculins pensent que je suis jalouse, évidemment.

Ensuite, je feuillette patiemment des dizaines de lettres de motivations, la plupart pompées sur internet et donc assez semblables. On y apprend rarement grand chose. Tous ces gens cherchent un emploi, dans cette fabuleuse Entreprise qu’est la nôtre, et sont pétris de qualités qu’ils souhaitent absolument mettre à notre service. Parfois, le courrier est adressé à notre concurrent (je jette) ou résultat d’un copié-collé sans relecture : « je suis particulièrement intéressé(e) par un poste chez (nom de l’entreprise) car.. ». Là aussi, je jette. Il va sans dire que l’usage du Comic Sans est également rédhibitoire.

La lecture des CV me passionne beaucoup moins, parce qu’encore une fois nous ne sommes pas la NASA, et les gens qui postulent ont rarement eu une vie professionnelle trépidante. J’aime bien la section Loisirs, c’est la plus rigolote. Il y a des gens qui jouent les bons samaritains et exposent leur passion pour «s’occuper des personnes âgées, venir en aide à mon prochain, faire du bénévolat pour des associations»  (bien sûr, bien sûr), certains se targuent de hobbies peu communs «fascinée par l’étude des cétacés» (ça veut dire : j’aime les dauphins) et d’autres assument : «acheter des vêtements».

Mais la section la plus surprenante, c’est celle qui touche aux compétences. J’ai vu de tout, mais ma préférée est «Capacité de rester longtemps debout». C’est assez récurrent, et je ne comprends pas comment on peut imaginer se démarquer par son absence de besoin de s’assoir régulièrement. Enfin, le critère définitif est linguistique. Je ne me fie pas aux prétentions des candidats sur leur niveau en langues étrangères, parce qu’ils se surestiment la plupart du temps, mais le français est devenu mon obsession. Chaque fois que je surprends la femme de ménage cap-verdienne qui remplace tous les E par des I  en train de tenter de communiquer avec cet employé letton qui ne sait dire que «problème», je me dis que c’est vraiment un élément essentiel.

Ensuite, je passe une après-midi à téléphoner à toutes ces merveilleuses personnes qui souhaitent ardemment mettre leur dynamisme et leur enthousiasme au profit de cette influente entreprise qu’est la nôtre, mais je raconterai ça la semaine prochaine. Là, j’ai du boulot.

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