Mon festival de Cannes : Zombies sur la Croisette

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   Quand j’étais jeune (le naturel avec lequel me sont venus ces quelques mots me force au constat qu’il n’existe plus aucun doute quant au fait que j’ai quitté cette frange bienheureuse de la population), bref, dans un temps pas si lointain, je rêvais chaque printemps du festival de Cannes. Assise devant le téléviseur à tube cathodique (qu’est ce que je disais sur la jeunesse ?), je consacrais deux semaines par an au visionnage intensif de toutes les émissions de cinéma, à lorgner chaque soir la montée des marches, à écouter des gens parler de films que je n’irai finalement jamais voir… Je trouvais ça magique. A cette occasion nous avions, ma mère et moi, la même conversation, quasiment mot pour mot chaque année. Je lui reprochais de ne jamais s’être rendue au festival de Cannes alors qu’elle avait passé près de trente ans sur la Côte d’Azur, ce à quoi elle me répondait qu’une de ses collègues férue de cinéma parvenait souvent à dégoter des places pour des projections. Conversation de sourdes, donc.

   Voilà bientôt sept ans que je vis à Nice, et je ne suis moi-même allée au festival de Cannes qu’une seule fois. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, pour faire simple, je dirais que derrière les robes couture et les smokings étriqués se cache… La misère humaine.

Laissez moi vous conter ma seule et unique expérience festivalocannoise, et si cette histoire peut éviter à d’autres âmes innocentes de se laisser aveugler par les lumières incandescentes de la French Riviera, je me dirai que je n’ai pas enduré tout ça pour rien. C’était en 2011 si ma mémoire est bonne. Je vivais mon premier printemps à Nice, mes parents étaient venus me rendre visite, et mon oncle avait comme à son habitude déboulé chez moi pour nous inonder d’un torrent d’histoires éculées et faire l’apologie de ses enfants si merveilleux et immunisés contre l’échec. J’allais m’assoupir sur mon pastis quand il a prononcé les mots magiques : FESTIVAL DE CANNES. Ma Cousine qui fait toujours des choses extraordinaires passait son été sur la plage du Carlton en temps que maître nageur. On dit maîtresse nageuse ? Parce que ça fait un peu film de boules bizarrement. Bref, elle se promenait en tongs toute la journée, au milieu de gens riches et importants. Il y a une anecdote qu’elle racontait souvent à propos de l’attitude de Jean-Claude Van Damme sur le ponton mais je ne m’en souviens plus. Il faut dire qu’ici nombreux sont ceux qui ont travaillé dans la restauration et l’hôtellerie de luxe, et peuvent parler de leur “rencontre” avec des célébrités. Je trouve ça proprement insupportable, d’autant que l’aboutissement est toujours le même, à savoir *PERSONNE CONNUE* est-elle oui ou non sympa.  Le Carlton organisait le lendemain une soirée sur sa plage, Ma Cousine avait sympathisé avec quelques agents de sécurité lors d’une précédente réception, elle proposait de nous y faire entrer discrètement. Je jubilais. J’allais enfin me mêler au grand monde tandis que le reste de ma tribu jouerait les pique-assiettes.

Le lendemain nous nous sommes entassé dans le cabriolet couleur “crise de la cinquantaine” de Tonton Facho (il s’est auto-attribué ce sobriquet) et avons roulé cheveux aux vents jusqu’à la Croisette. Je m’étais habillée tout en noir pour ne pas avoir l’air de me la raconter. Ballerines noires, pantalon noir, polo noir mais Lacoste l’air de rien. Je voulais faire “fausse pauvre” alors que j’avais juste l’air de ce que j’étais vraiment : Une pauvre fille.

La soirée débuterait tard, nous avons flâné. A un moment une voiture s’est garée au loin et les gens se sont rués dessus. Tonton Facho a couru lui aussi. Comme je voulais conserver cet air de froide indifférence que je cultivais depuis l’adolescence, je n’ai pas bougé alors que j’en mourrais d’envie. En revenant, essoufflé, il nous a dit “C’était Ana Macaroni, elle est vraiment très belle”. En fait c’était Eva Longoria. Il avait l’air content, il nous a encore répété comment à plusieurs reprises on l’avait confondu avec Jean-Paul Belmondo l’année précédente, j’ai ricané mais une vieille peau l’a effectivement pris pour Bébel et il a signé un autographe. Il était si fier de lui, c’était exaspérant. Un peu plus tard on a bu un coca à 8 euros au Martinez, pour tuer le temps  et jeter de l’argent par les fenêtres, et puis on est retourné faire des aller-retour sur la croisette parce que c’est ce que font tous les gens lambda.

Il y a deux types de pecnos à Cannes pendant le festival. Ceux qui veulent voir, et ceux qui veulent se faire voir. Les uns portent des chaussettes de sport dans des sandales à scratch, les autres se parent de tenues dont l’ostensible inconfort souligne leur réel classe sociale. Mais tous se retrouvent le soir à déambuler sur la croisette. On a croisé PPDA et les frêres Bogdanoff, et beaucoup de petites connes qui claudiquaient dans leurs escarpins neufs. Plus la nuit avance, et plus le bord de mer ressemble à un décor de Walking Dead. Ces gens ont l’air mort à l’intérieur. Ils font des centaines de kilomètres en train, en voiture, en avion, et finissent par vagabonder à pied pendant des heures, et pourquoi ? Pour VOIR DES GENS CELEBRES. Quand je pense à ça, je perds toute foi en l’humanité. Et le plus triste c’est que ça c’est le vrai le festival de Cannes. Ce qu’on voit au grand journal et sur Instagram concerne une minorité, les vrais gens font des aller-retours en bord de mer toute la putain de soirée en espérant croiser quelqu’un de connu.

Aux alentours de minuit, après une dizaine de coups de téléphone, on a rejoint Ma Cousine devant le Carlton. Quand elle a vu mon père avec son jean informe et ses sandales à scratch, et Tonton Facho dans son vieux tee-shirt Bricomarché, elle a dit qu’elle pourrait jamais nous faire entrer habillés comme ça.

Alors on est retourné à Nice. C’était une soirée pathétique. J’avais vingt ans, guère plus, et j’ai compris que peu importaient mes efforts, je ferai toujours partie de la plèbe. Ma famille est là pour me le rappeler.

Depuis, chaque année je regarde la cérémonie d’ouverture sur Canal+, je lis les critiques de films que je n’irai jamais voir au cinéma, et pendant 10 jours je like des photos de pétasses qui s’éclatent dans des soirées auxquelles je n’ai pas accès, à 30 kilomètres de chez moi.

   D’façons tout le monde le sait, il pleut toujours pour Cannes. Autant rester en pyjama.

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