Abysse

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Abysse est revenue. Je ne peux pas dire qu’elle m’a réellement manqué, parce que je m’habitue avec une cruelle facilité à l’absence de ceux que j’aime, mais je suis ravie qu’elle soit de retour. Elle a passé ce dernier été loin de moi, loin de la Méditerranée, à Saint Malo où elle apprenait à devenir policière. Avant son départ vers le nord, nous avons travaillé côte à côte quelques temps dans une entreprise qu’elle a voulu quitter à peine embauchée, exerçant un poste qu’elle méprisait davantage chaque jour. J’ai toujours su qu’elle allait me quitter, avant même que nous tombions en amitié.

Abysse m’a donné un sobriquet ridiculement long alors que nous nous connaissions à peine. A cette époque j’aurais utilisé pour la décrire cette affreuse expression que l’on réserve aux simples d’esprit : “elle est gentille”. Et c’est vrai qu’elle l’est. Elle est de ces gens à qui l’on ne veut rien cacher, parce qu’ils paraissent incapables de juger autrui. Son venin, elle le garde pour elle. C’est un exercice inédit, pour moi, de la persuader que non, elle n’est pas idiote, ni trop grosse, que sa vie n’est pas une succession d’échecs, que l’amour n’est pas réservé aux autres. Parfois c’est difficile. Quand je lui assure qu’elle se trompe, que nous ne la détestons pas tous pour cette anecdotique bêtise, elle me rétorque qu’encore une fois elle est en tort, toujours en tort selon nous ! C’est de ma faute, je n’aurais pas dû prononcer à voix haute le mot “paranoïaque”. Mais je débute, ne m’en veux pas.

Notre premier rendez-vous s’est organisé plusieurs mois après qu’elle en a évoqué la possibilité. Ce retard est dû en grande partie au fait que n’ose jamais rien proposer, terrorisée à l’idée que les gens qui semblent apprécier ma compagnie ne fassent en fait preuve que de diplomatie, et dissimulent leur mépris. Abysse a commandé un verre de vin, et avant même d’avoir trempé ses lèvres dans son breuvage, s’est confiée comme on le fait généralement après quelques tournées. Elle m’a donné l’impression d’avoir attendu ce moment très longtemps, tant elle s’empressait de me dérouler le fil de sa vie dans l’ordre chronologique, de son adolescence de fille en surpoids à cette dernière année de libertinage. Je suis de nature taciturne, et il faut du temps pour pénétrer mon intimité. Pourtant, ce soir là, désarmée par sa simplicité, je me suis laissée prendre au jeu des confidences. On a gagné pas mal de temps comme ça.

Abysse m’est devenue indispensable ce soir là.

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